• « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 7) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

    L'histoire officielle se déroulait au-dessus de lui : à l'écart des événements, il s'y ajustait après coup, au mieux, éternel victime du cours historique, déplorant hiératiquement qu'il en ait toujours été ainsi et que personne n'y modifierait jamais rien, en haut une poignée d'usurpateurs assujettissant en bas une masse d'esclaves qui n'ont qu'à obtempérer. Rien du sang fougueux des Communards, mais une inertie atavique : on a beau fouiller pour trouver enfoui au moins un épisode glorieux, une initiative responsable – une grève qu'il contribuerait à déclencher, ou du moins à laquelle il collaborerait activement – on ne démêle rien qui masque et rachète le néant de cette existence.

     

    « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 7) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

     

    En Lorraine, terre de passage et carrefour, les occupations du village et de chacun de ses habitants importaient plus que les affaires relatives à la France ou à l'Allemagne. Aucun chauvinisme : les anciens du village conservent même un meilleur souvenir de la présence allemande que de la période française qui lui succédait après la première guerre mondiale car alors, temps consacré pour le vin de Moselle et le blé de Contz, les escarcelles et les greniers étaient bien pleins : arguant de son peu de colonies, l'Allemagne favorisait la production vinicole le long de la Moselle alors que la France, après la guerre, arrachait les vignobles, jetant les vignerons sur le pavé les uns après les autres, appauvrissant la contrée du fait de la concurrence des importations de vin des colonies du Maghreb, la vigne y étant implantée de force. De toute façon la politique politicienne n'était pas très prisée, et dans le journal, en langue allemande, en général on feuilletait exclusivement les nouvelles locales – naissances, mariages et décès, Mairie, église et cimetière ponctuaient la vie du village et le travail monotone et routinier – on sautait invariablement les pages des informations générales, n'examinant que les gros titres et on y découpait des semelles pour calfeutrer les sabots de bois.

    Les individualités ayant manifesté quelque originalité, que l'on étiquetait d'un surnom, défrayaient la chronique de Contz, comme tel petit paysan, maire communiste dans les années 1930 et « le plus jeune maire de Moselle », ou aussi l'« idiot du village » un individu qui, alléguait-on, avait des jambes fines comme des baguettes de pain ; réformé du service militaire, ce qui était une tare en soi, et appelait sur lui les regards et les quolibets. Les babillardes cornaient à son propos qu'il remédiait à son défaut en portant en toutes saisons trois pantalons superposés et, mauvaises langues, soufflaient qu'il n'aurait jamais femme. Mais récusant le sort de mauvais aloi qu'on lui réservait, il s'émoustilla. Approvisionnant alors à nouveau les bavardages, on insinuait qu'il serait bien en peine d'avoir des descendants : il eut cinq vigoureux gaillards, pour démentir toutes ces vilaines commères !

    Outre l'isolement, ce qui caractérise le village d'alors, c'est que rien n'était facile : chacun, jeune ou vieux par un interminable labeur, extrayait sa pitance à la main du sol ingrat. Le résultat n'était jamais garanti d'avance et on oeuvrait dans n'importe quelles conditions climatiques : soleil torride en été, où l'on nageait dans la sueur – Mon beau-père répliquait, alors que je désirais sécher sa chemise trempée : «Le bon dieu qui l'a mouillée me la séchera aussi ! » –, froid glacial en hiver, gerçant les mains affairées à scier du bois ou à lier les fagots. Les plaisirs étaient rares et résidaient à s'allonger et paresser pour se requinquer après une journée particulièrement fatigante.

    L'unique jouet que j'eus au cours de toute mon enfance fut une forme en tôle pour mouler les gâteaux de sable, troquée avec un brocanteur en échange d'une dizaine de kilogrammes de vieux papiers, et encore je partageais ce jouet avec mon frère ! Le cadeau de Noël ravissant Thérèse et toi-même était une simple orange. Dans ces périodes passées il n'y a vraiment rien de nostalgique

    Si je discours sur cette révision de vie et te conte tout cela c'est pour te prouver par a plus b que je n'ai rien à me reprocher et que je ne regrette rien. Je lègue à mes enfants l'héritage de mes ancêtres sans y avoir ajouté quelque chose, mais aussi sans rien y retrancher, ayant travaillé comme un aveugle tel le boeuf tirant son soc, aussi démuni au départ qu'à l'arrivée, et j'y joins ce conseil précieux : mieux vaut vivre pauvre et honnête que voleur et riche !

    (°°°)

     

    Le miracle de l'évocation a-t-il concrétisé des personnages de chair et de sang ? A peine est-ce des ombres fatiguées sur la toile grise du passé et ceci est occasionné moins par l'impossibilité de dépeindre une vue objective qu'à l'absence d'ampleur des héros. Ainsi, au premier abord, monsieur Quader serait ce type d'homme qui vise aux plaisirs et aux gueuletons, qui s'adonne à l'alcool et passe beaucoup de bon temps au lit, et madame Quader, une bonne âme, aimante et douce, qui ne songe qu'au bien-être de ses enfants, dévouée même à son mari « qui ne le mérite point ». Sans aucun doute, madame Quader agrafait à l'aide d'une épingle la chemise de nuit de son mari à la sienne pour invalider toute intention de celui-ci d'échapper du lit conjugal en catimini pour se rendre à la cave et puiser aux tonneaux, à l'aide d'un chiffon s'imbibant du jus de la vigne, à la lumière de la lune, des étoiles et d'une bougie coupable.

    Cette première vision s'évapore rapidement si on n'élude pas que madame Quader se débinait souvent à la salle de cinéma de la ville voisine, se prélassant dans un fauteuil rembourré devant le petit écran et on commérait aussi au village que si son mari procréait un enfant environ tous les deux ans pendant vingt ans, c'était pour combattre la nature folâtre de sa femme, un vrai courant d'air dont la tocade était de permuter de temps à autre son partenaire, l'âge n'ayant que peu d'importance: « J'ai un sexe comme toutes les femmes et j'en ai encore un autre à la hauteur du genou pour les petits garçons! » précisait-elle. A la suite d'une de ses virées, son mari la ramenait chez elle, avachie et roupillant, complètement saoûle, dans une brouette.

    Ce qui énerve et épouvante quand on survole le peu que l'on suppute quant à la vie de ces héros, c'est l'impossibilité flagrante d'inscrire ces existences dans l'histoire, la grande Histoire, celle que l'on calligraphie avec un H majuscule: ils appartiennent à la masse des travailleurs miséreux et sans noms, ceux à qui l'on n'a jamais rien donné et qui ne cèdent rien en héritage sinon l'art de recevoir des coups de pied au derrière en bredouillant merci.

    Si, exaspéré, pour redorer le blason de Pierre Quader et désigner quelqu'un d'un peu plus d'envergure, vous l'incrustez de force dans cette histoire des hommes, vos efforts seront puérils et vains: à peine parviendrez-vous à le camper en train de défiler, paradant avec une pancarte revendicative, lors des grands mouvements de grèves de 1936, sorte de coup d'éclair dans sa vie. Mais qui, alors, ne coopérait pas à ces mouvements sociaux ? Toute la société, classe ouvrière en tête, pénétrait sur la scène et délibérait – rares moments exaltants – de la vie collective et, une fois l'incendie éteint, Pierre Quader disparaît également de l'avant-scène.

    Lors de la seconde guerre mondiale, Pierre Quader s'était dissimulé, puis réfugié, jusqu'à la fin du conflit, dans la ferme de son beau-père pour se soustraire au Service du Travail Obligatoire et ne pas être enrégimenté dans l'armée allemande pour guerroyer sur le front russe à l'image de nombreux « Malgré-nous » d'Alsace-Lorraine : embellir cela et s'ingénier à voir là un haut fait d'arme de résistance au nazisme, c'est exagéré, car au regard de la nature humaine de Pierre Quader, c'était plutôt le refus de se faire tuer pour une cause incompréhensible et surseoir à tout prix à n'importe quelle guerre, bref rester passif et inerte, planqué sans plus.

    Plus tard Pierre Quader n'adhérait jamais à un quelconque parti politique : logiquement, il aurait dû opter spontanément pour le parti communiste français, alors parti de la Résistance, de la classe ouvrière et des opprimés. Mais rien de cela ! Il n'est même pas possible de le figurer au moins au rang des anarchistes impénitents ou des individualistes et, s'il en était, c'était non pas par un choix libre, mais parce que cela reflétait son tempérament et son origine sociale.

     

    L'histoire officielle se déroulait au-dessus de lui : à l'écart des événements, il s'y ajustait après coup, au mieux, éternel victime du cours historique, déplorant hiératiquement qu'il en ait toujours été ainsi et que personne n'y modifierait jamais rien, en haut une poignée d'usurpateurs assujettissant en bas une masse d'esclaves qui n'ont qu'à obtempérer. Rien du sang fougueux des Communards, mais une inertie atavique : on a beau fouiller pour trouver enfoui au moins un épisode glorieux, une initiative responsable – une grève qu'il contribuerait à déclencher, ou du moins à laquelle il collaborerait activement – on ne démêle rien qui masque et rachète le néant de cette existence.

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