• « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 6) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

    Une tradition solidement chevillée dans les esprits recommandait que l'on se marie avec un membre du village ou des environs immédiats, mais quelquefois un familier transplantait ses pénates ailleurs : lorsque cette personne dénotait – ou feignait – une situation confortable et brillante, de retour au village natal, elle pavoisait la tête haute. Mais si par malheur elle était dotée d'un niveau de vie jugé insignifiant pour excuser sa désertion, sujet à l'opprobre et à la réprobation unanime, victime des cancans elle ne réapparaissait bientôt plus, supprimant même de ses nouvelles. Ma soeur ayant fiancé un bon parti, un fonctionnaire des chemins de fer de Metz, s'exhibait au village, juste avant la seconde guerre mondiale, dans une calèche traînée par deux chevaux blancs, richement harnachés, elle-même la tête surmontée d'un chapeau orné de plumes de paon, ce qui avait grandement impressionné.

     

    « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 6) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

     

    Le village – monde autarcique d'autant plus que chaque famille engendrait ce dont elle avait besoin – rejetait tous les corps étrangers ; le conformisme y régnait, chacun se calquait sur tout le monde et tout le monde était immuablement catalogué depuis plusieurs générations. Mais fermé sur lui-même ne signifie pas imperméable à toutes les influences et quelques pores absorbaient l'air extérieur, enrayant l'asphyxie : le marché du bourg de Sierck-les-bains, une fois par mois, où l'on commerçait le bétail, la visite au notaire pour traiter les affaires importantes, tels les héritages, et surtout le départ des nouvelles classes au service militaire après un rituel qui mettait en émoi notre petite communauté, et la fête de la saint Hubert, patron du village, le premier dimanche de novembre, où l'on étrennait le vin nouveau et renouait avec les pays et les payses « émigrés » mariés avec un « étranger » ou une « étrangère ». Le facteur, le gendarme et le garde forestier remplissaient également cette fonction de tampon et de véhicule de l'information entre le monde extérieur et nous.

    Inversement, il y avait quelques entrées au village : une ou deux fois l'an des tziganes égayaient les enfants avec une roulotte trimbalée par deux chevaux, contenant une ménagerie d'animaux exotiques ou un manège, gitans auxquels on assignait un « don de Dieu » si on ne voulait pas se voir chaparder la nuit toute une rangée de laitues dans le jardin, ou quelques poules de la basse-cour. Ces gens du voyage étonnaient ta soeur et toi-même par leurs accoutrements bizarres et le goitre qui paraît le cou de la plupart de leurs vieilles femmes. Un juif errant, auquel on ne déférait pas d'âge défini, marchand ambulant de chevaux et de vaches, troquant des oeufs et des peaux de lapin aux paysans pour les revendre en ville, sillonnait à travers les villages de la région et colportait par là même bonnes et mauvaises nouvelles alentour.

    Une tradition solidement chevillée dans les esprits recommandait que l'on se marie avec un membre du village ou des environs immédiats, mais quelquefois un familier transplantait ses pénates ailleurs : lorsque cette personne dénotait – ou feignait – une situation confortable et brillante, de retour au village natal, elle pavoisait la tête haute. Mais si par malheur elle était dotée d'un niveau de vie jugé insignifiant pour excuser sa désertion, sujet à l'opprobre et à la réprobation unanime, victime des cancans elle ne réapparaissait bientôt plus, supprimant même de ses nouvelles. Ma soeur ayant fiancé un bon parti, un fonctionnaire des chemins de fer de Metz, s'exhibait au village, juste avant la seconde guerre mondiale, dans une calèche traînée par deux chevaux blancs, richement harnachés, elle-même la tête surmontée d'un chapeau orné de plumes de paon, ce qui avait grandement impressionné.

    Malgré les fenêtres d'aération et les rares contacts avec l'extérieur, malgré les discours et les leçons de morales des deux notables, le curé et l'instituteur, pour rabattre le caquet et solliciter quelque modestie de la part de leurs concitoyens, les villageois se comportaient comme s'ils étaient seuls au monde, se décrétant le nombril de l'univers et centrant la vie du village sur lui-même. L'église, lieu de rencontre usuel, le dimanche, accueillait sur une rangée les femmes et sur l'autre rangée les hommes du village : il était de règle d'apparaître conforme à l'égard de l'« opinion publique » – catholique bon teint, bon mari et bon père – et ne pas s'attirer les foudres du représentant de Dieu devant l'ensemble de ses voisins assemblés à la messe. Seules quelques fortes têtes autant redoutées qu'objets de curiosité affrontent ces préjugés. Le débit de boisson, autre point de ralliement, avait la faveur de ceux renommés feignants, rarement de ceux que l'on estimait sérieux et travailleur.

    Une sorte d'héritage spirituel transmis de père en fils définissait le fondement commun de toutes les consciences : c'était un état d'âme, trace des récits des anciens, chape.enveloppant le cerveau, mélange de frayeur, effet des grandes épidémies de peste, la dernière remontant à peine aux années 1830, de la famine et de la crainte du retour de ce fléau, des années difficiles et des guerres, la fierté d'appartenir à la caste des travailleurs de la terre et le mythe profondément enseveli et enraciné des seigneurs féodaux d'antan, en particulier du marquis de Sellancy, ancien maître du pays de Contz qui outre un château, s'arrogeait autrefois, affirmait-on de bouche à oreille, toutes les bonnes terres, les paysans n'étant que des esclaves taillables et corvéables à merci. Cet âge mythique, fabuleux et terrible à la fois, est prêt à resurgir dans les mémoires : il fascine encore aujourd'hui Thérèse qui s'enquérait toujours avec minutie du devenir des us et coutumes des ducs et duchesses, bref de tout le reliquat de noblesse à la tête des cours européennes. De cet esprit collectif surgissait aussi une mauvaise conscience, celle de la fortune amassée grâce au vol parfois d'un frère ou d'une soeur, grâce à l'arrangement en sous main avec un notaire et à la captation d'un héritage, ou au mariage arrangé entre les enfants de deux familles afin d'additionner deux fortunes car si la richesse fructifiait par un travail de longue haleine, elle était souvent frauduleusement acquise au départ.

    Les tragédies comme les guerres que l'on menait ailleurs et les crises qui chassaient et ruinaient les paysans endettés ou possédant insuffisamment de terre, réduits à vendre leurs bras aux maîtres des forges, ont provoqué des plaies béantes. Surtout nos ancêtres ont beaucoup souffert du fait que la Lorraine a valsé à droite et à gauche : disputé entre la France et l'Allemagne, indépendante et dirigée par des ducs pendant une longue période, annexée à la France, puis à l'Allemagne, enfin fusionnée à la France jusqu'à aujourd'hui. C'est là l'inconvénient des pays et des hommes en bordure de deux frontières : l'histoire semble folle. La langue que l'on m'a inculquée à l'école était forcément le « hochdeutsch » ; voire : inculquée dans quelles conditions ! Une classe unique pour les garçons et une autre pour les filles, tout âge mélangé, et les enfants du village déployaient plus de temps à moissonner, vendanger et paître les vaches qu'à s'instruire. Après la première guerre mondiale, la langue qui t'a été enseignée est évidemment le français. Quel méli-mélo ! Quels malentendus entre ta génération et la mienne ! Heureusement, dans la vie quotidienne nous utilisions pour nous entendre la langue francique !

    Quelles difficultés pour coïncider avec les méandres de l'histoire ! La mère de Pierre prénommait l'un de ses fils « Wilhelm », Guillaume, comme l'empereur d'Allemagne régnant ; elle fut récompensée pour son dixième enfant par la médaille de la mère méritante et avait accroché au mur de sa chambre le portrait de Guillaume II en costume de cérémonie. Ce même fils fut congratulé par la France d'une médaille militaire parce qu'il était prisonnier dans un camp allemand du début à la fin de la seconde guerre mondiale ; mais le tableau de l'empereur n'était toujours pas décroché pour se mettre au goût du jour. Quelle dérision ! Pierre a effectué son service militaire dans l'armée française et toi tu as bataillé dans la Wehrmacht comme « Malgré-nous » et mon beau-frère a été fusillé comme otage par les Allemands : nous avons un pied de chaque côté de la frontière et des martyrs sont morts des deux côtés, indifféremment pour la patrie allemande ou française, chaque nouveau conflit emplissant le cimetière.

     

     

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