• RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 11)

    Si, exaspéré, pour redorer le blason de Pierre Quader et désigner quelqu'un d'un peu plus d'envergure, vous l'incrustez de force dans cette histoire des hommes, vos efforts seront puérils et vains: à peine parviendrez-vous à le camper en train de défiler, paradant avec une pancarte revendicative, lors des grands mouvements de grèves de 1936, sorte de coup d'éclair dans sa vie. Mais qui, alors, ne coopérait pas à ces mouvements sociaux ? Toute la société, classe ouvrière en tête, pénétrait sur la scène et délibérait – rares moments exaltants – de la vie collective et, une fois l'incendie éteint, Pierre Quader disparaît également de l'avant-scène.

     

    RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 11)

     

    Outre l'isolement, ce qui caractérise le village d'alors, c'est que rien n'était facile : chacun, jeune ou vieux par un interminable labeur, extrayait sa pitance à la main du sol ingrat. Le résultat n'était jamais garanti d'avance et on oeuvrait dans n'importe quelles conditions climatiques : soleil torride en été, où l'on nageait dans la sueur – Mon beau-père répliquait, alors que je désirais sécher sa chemise trempée : «Le bon dieu qui l'a mouillée me la séchera aussi ! » –, froid glacial en hiver, gerçant les mains affairées à scier du bois ou à lier les fagots. Les plaisirs étaient rares et résidaient à s'allonger et paresser pour se requinquer après une journée particulièrement fatigante.

    L'unique jouet que j'eus au cours de toute mon enfance fut une forme en tôle pour mouler les gâteaux de sable, troquée avec un brocanteur en échange d'une dizaine de kilogrammes de vieux papiers, et encore je partageais ce jouet avec mon frère ! Le cadeau de Noël ravissant Thérèse et toi-même était une simple orange. Dans ces périodes passées il n'y a vraiment rien de nostalgique

    Si je discours sur cette révision de vie et te conte tout cela c'est pour te prouver par a plus b que je n'ai rien à me reprocher et que je ne regrette rien. Je lègue à mes enfants l'héritage de mes ancêtres sans y avoir ajouté quelque chose, mais aussi sans rien y retrancher, ayant travaillé comme un aveugle tel le boeuf tirant son soc, aussi démuni au départ qu'à l'arrivée, et j'y joins ce conseil précieux : mieux vaut vivre pauvre et honnête que voleur et riche !

    (°°°)

     

    Le miracle de l'évocation a-t-il concrétisé des personnages de chair et de sang ? A peine est-ce des ombres fatiguées sur la toile grise du passé et ceci est occasionné moins par l'impossibilité de dépeindre une vue objective qu'à l'absence d'ampleur des héros. Ainsi, au premier abord, monsieur Quader serait ce type d'homme qui vise aux plaisirs et aux gueuletons, qui s'adonne à l'alcool et passe beaucoup de bon temps au lit, et madame Quader, une bonne âme, aimante et douce, qui ne songe qu'au bien-être de ses enfants, dévouée même à son mari « qui ne le mérite point ». Sans aucun doute, madame Quader agrafait à l'aide d'une épingle la chemise de nuit de son mari à la sienne pour invalider toute intention de celui-ci d'échapper du lit conjugal en catimini pour se rendre à la cave et puiser aux tonneaux, à l'aide d'un chiffon s'imbibant du jus de la vigne, à la lumière de la lune, des étoiles et d'une bougie coupable.

    Cette première vision s'évapore rapidement si on n'élude pas que madame Quader se débinait souvent à la salle de cinéma de la ville voisine, se prélassant dans un fauteuil rembourré devant le petit écran et on commérait aussi au village que si son mari procréait un enfant environ tous les deux ans pendant vingt ans, c'était pour combattre la nature folâtre de sa femme, un vrai courant d'air dont la tocade était de permuter de temps à autre son partenaire, l'âge n'ayant que peu d'importance: « J'ai un sexe comme toutes les femmes et j'en ai encore un autre à la hauteur du genou pour les petits garçons! » précisait-elle. A la suite d'une de ses virées, son mari la ramenait chez elle, avachie et roupillant, complètement saoûle, dans une brouette.

    Ce qui énerve et épouvante quand on survole le peu que l'on suppute quant à la vie de ces héros, c'est l'impossibilité flagrante d'inscrire ces existences dans l'histoire, la grande Histoire, celle que l'on calligraphie avec un H majuscule: ils appartiennent à la masse des travailleurs miséreux et sans noms, ceux à qui l'on n'a jamais rien donné et qui ne cèdent rien en héritage sinon l'art de recevoir des coups de pied au derrière en bredouillant merci.

    Si, exaspéré, pour redorer le blason de Pierre Quader et désigner quelqu'un d'un peu plus d'envergure, vous l'incrustez de force dans cette histoire des hommes, vos efforts seront puérils et vains: à peine parviendrez-vous à le camper en train de défiler, paradant avec une pancarte revendicative, lors des grands mouvements de grèves de 1936, sorte de coup d'éclair dans sa vie. Mais qui, alors, ne coopérait pas à ces mouvements sociaux ? Toute la société, classe ouvrière en tête, pénétrait sur la scène et délibérait – rares moments exaltants – de la vie collective et, une fois l'incendie éteint, Pierre Quader disparaît également de l'avant-scène.

     

     

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