• « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 2) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

    Rompu dès le plus jeune âge aux travaux des champs le bagage scolaire de Pierre Quader se restreignait au strict minimum : « J'ai appris à lire et à écrire à l'école buissonnière des péquenots » plaisantait-il plus tard. Son père lui déclarait pour ses quatorze ans : « Maintenant débrouilles toi et gagnes ton pain » et illico le plaçait comme apprenti chez un patron boulanger d'un village voisin ; ce patron ne le ménageait nullement puisqu'il le réveillait à coups de bâton la nuit l'obligeant à se lever tôt pour trimer longtemps.

     

     

    « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 2) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

     

    Le père, d'un égoïsme viscéral, ne dispensait même pas une parole agréable aux autres ; on le blâmait pour ne se préoccuper exclusivement que de ses propres affaires, soignant sa pomme avec beaucoup d'indécence et les voisins malveillants susurraient à son propos qu'il n'avait eu que le «souci» de mettre ses enfants au monde abandonnant ensuite ceux-ci aux bons soins de sa femme qui fournissait en effet des efforts surhumains pour que cela tourne rond. Véritable mère poule, toujours très bienveillante à l'égard de sa nombreuse progéniture, prête à les acquitter de tous les écarts, elle accueillait avec encore plus de sollicitude celui d'entre ses enfants fourvoyés et s'affairait à l'en dépêtrer. En somme elle leur prodiguait la seule chose sans doute qu'elle pouvait dépenser à satiété, la tendresse, ce qui lors des ébats éthyliques de Pierre Quader vieilli, lorsqu'il évoquait les scènes très touchantes d'amour maternel, l'astreignait à éclater en sanglots prolixes, confrontant chaque fois les spectateurs occasionnels à un dilemme embarrassant car ceux-ci ignoraient si les pleurs abondants sanctionnaient une réaction physiologique suite à un trop plein d'alcool, s'ils accompagnaient l'épanchement de souvenirs sincères se référant à l'affection englobante de sa mère ou s'il s'apitoyait sur la vision présente de son être déchu et raté que, dégrisé, il apercevait.

    Rompu dès le plus jeune âge aux travaux des champs le bagage scolaire de Pierre Quader se restreignait au strict minimum : « J'ai appris à lire et à écrire à l'école buissonnière des péquenots » plaisantait-il plus tard. Son père lui déclarait pour ses quatorze ans : « Maintenant débrouilles toi et gagnes ton pain » et illico le plaçait comme apprenti chez un patron boulanger d'un village voisin ; ce patron ne le ménageait nullement puisqu'il le réveillait à coups de bâton la nuit l'obligeant à se lever tôt pour trimer longtemps.

    Comme ses frères, sauf deux d'entre eux attachés une partie de leur vie à la terre, il s'absentait de plus en plus fréquemment de son village pour le quitter définitivement à la fin de la seconde guerre mondiale, en raison de l'exode rurale qui sévissait dans un mouvement accéléré vers les industries et les villes, dépeuplant les campagnes lorraines avoisinantes. Aspiré par la ville, il butinait tant bien que mal, par un pénible apprentissage papillonné d'un patron à l'autre, le métier de boulanger. Au cours de son adolescence, alors que s'éveillait le désir d'une plus grande autonomie, il conçut le projet, à l'exemple de ses deux frères aînés déguerpis avant lui du domicile familial l'un comme cantonnier, l'autre comme couvreur dans un bourg voisin, de se séparer du milieu rural d'origine et de s'acclimater à une nouvelle vie de citadin, sans doute parce qu'il soupçonnait pertinemment d'une part qu'il n'édifierait pas son avenir au village, le patrimoine paternel déjà fort modeste, morcelé en parcelles infinies lors de l'héritage, on ne s'en accommoderait pas de loin pour reproduire dignement une famille, et donc il était de trop au village, et d'autre part il devinait, encore confusément alors, les avantages et les facilités de la vie en ville, se supposant également pressenti à un futur plus glorieux qu'une existence morne et fruste de forçat bouseux.

    Délaisser sa famille et son village c'était défaire une seconde fois le cordon ombilical reliant le jeune à ses parents afin de « parcourir le monde pour débucher la bonne fortune » et même si le point de chute de cette équipée fantastique ne menait qu'à la petite ville voisine distante à peine de quinze kilomètres, cela s'avérait une véritable aventure à laquelle ne sacrifiaient que les plus téméraires ou ceux qui n'avaient rien à perdre, n'ayant pas leur place au soleil impartie du village. Le jour du grand départ se déroulaient des scènes déchirantes avec forces recommandations des parents à leurs rejetons et des larmes de part et d'autre.

    Echouant à la ville de Thionville, loin du regard parental, déterminé à se distraire, Pierre Quader s'acoquinait avec des compagnons de rencontre, déracinés comme lui et de mauvaise vie, chercha à s'insérer dans ce nouveau monde, contracta très vite l'habitude de traquer les filles, de s'enivrer, de jouer, de s'habiller avec un peu plus de recherche et de turbiner le moins possible : il rattrapait le temps employé à se morfondre au patelin et « brûlait la vie par les deux bouts ».

    Si de cette époque il collectionnait les marques cuisantes des raclées écopées – mais à ce propos il s'était forgé une philosophie fataliste : si on le frappait il y avait sûrement de justes raisons à cela – néanmoins Pierre Quader se vantait aussi volontiers de s'être payé un peu de « bon temps » – ainsi s'il recherchait le plaisir pendant une grande partie de ses loisirs, n'est-il pas normal que le patron ait les plus grandes difficultés à le raffermir sur les jambes pour le turbin le lendemain ?

    Mais Pierre Quader idéalisait un peu les souvenirs relatifs à son enfance champêtre et lorsqu'il les récitait, il joignait un «... et si je mens que je m'écroule raide mort de ma chaise » formulé avec tant de vigueur et répété avec tant d'insistance entre deux gorgées de pinard que cela discréditait les détails sur sa jeunesse aux yeux de l'auditeur le plus crédule. Il interprétait les événements à son avantage, aucun témoin n'intervenant en sa défaveur – qui se tracassait pour une existence aussi insignifiante ?

    Somme toute il amenait la couverture à lui sans trop de mal et la remémoration des faits passés s'enjolivait au fur et à mesure que l'écart entre eux et le présent s'agrandissait. Lors des grandes effusions, il appuyait sur certains souvenirs, en éclipsait d'autres, tout cela à sa convenance afin de se revaloriser un peu lui-même, de retrouver de l'assurance et de s'attribuer une importance non pas tant vis-à-vis des autres qu'à ses propres yeux, ce qui est bien plus difficile. Il inventait un personnage avec un passé et un avenir possible, ce qui provisoirement rendait sa vie un peu plus vivante ; il avait besoin de s'en rapporter à cette image de quelqu'un qui a beaucoup bossé dans sa vie mais qui s'est indubitablement diverti par ailleurs, bref qui a une existence heureuse et comblée. Mais réussissait-il longtemps à s'illusionner lui-même et à coexister avec ce moi fantasmagorique ? A preuve que non quand la réalité se révélait telle qu'elle est, dans sa nudité vide et triste, alors il avait recours à un succédané de son imagination et s'égarait au fond de la dive bouteille...

    Détaché du milieu agricole, vêtu d'un costume saillant, exhalant le savon et non cette odeur de graisse rance qui se conjugue avec les moindres mouvements du paysan ordinaire, Pierre Quader exhibait quelques manières distinguées ou incongrues, c'est selon, comme papilloter ; ni les gens des villes ni les gens des champs ne s'extasiaient réellement parce que pour les premiers, encore insuffisamment digérées, cela surprenait de voir singer ces simagrées par un rustaud à l'air empêtré et pour les seconds on ressentait ses attitudes comme étant quelque peu méprisantes à l'égard des « cul-terreux » lorsque après une escapade en ville il séjournait quelques temps au village.

     

     

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