Le secret maçonnique (Partie 16)
A) Un exemple de révolutionnaire bourgeois : Robespierre :
En tant que député, les interventions de Robespierre sont peu appréciées par ses collègues, car il prend souvent le parti du peuple, contre l’aristocratie, mais aussi contre la bourgeoisie. Il apparaît très tôt comme un traître à sa classe. Robespierre est à la fois légaliste et révolutionnaire, parfois détaché de sa classe sociale, très aimé du peuple, qu’il ne veut pas décevoir. Il sait que rein ne peut arrêter le courant de la fureur populaire et préfère l’accompagner plutôt que de s’y opposer.
Une des principales figures des « démocrates » à l’Assemblée constituante, Robespierre a défendu l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort, le droit de vote des gens de couleur, des juifs et des comédiens, ainsi que le suffrage universel et l’égalité des droits, contre le marc d’argent.
Opposé à la guerre contre l’Autriche en 1792, il s’oppose à La Fayette et soutient la chute de la royauté. Membre de la commune insurrectionnelle de Paris, il est élu à la convention nationale, où il siège sur les bancs de la Montagne et s’oppose aux Girondins.
Après les journées du 31 mai et du 2 juin 1793, il entre le 27 juillet 1793 au comité de salut public, où il participe à l’instauration d’un gouvernement révolutionnaire et de la Terreur, dans un contexte de guerre extérieure contre les monarchies coalisées et de guerre civile (insurrections fédéralistes, guerre de Vendée,…).
A la suite de la victoire des comités contre les factions au printemps 1794, Robespierre contribue à faire cesser la politique de déchristianisation et fait voter, en qualité de rapporteur, le décret du 18 floréal an II, par lequel « le peuple français reconnaît l’existence de l’être suprême, et l’immortalité de l’âme », et la loi de prairial, dite de « Grande terreur ».
Attaqué et isolé au sein de la convention par d’anciens dantonistes et des envoyés en mission rappelés, mais aussi au sein du gouvernement révolutionnaire par, le comité de sûreté générale et des collègues du comité de salut public, il prend la convention à témoin de ces dissensions le 8 thermidor an II, mais ne parvient pas à imposer ses vues. Le lendemain, empêché de parler par ses ennemis, alliés pour la circonstance aux modérés de la Plaine, il est arrêté avec son frère Augustin et ses amis Couthon, Saint-Just et Le Bras. La Commune entre alors en insurrection et le fait libérer, mais il perd du temps, et la convention le met hors la loi. Dans la nuit, une colonne armée s’empare de l’hôtel de ville, où il se trouve avec ses partisans, et il est blessé à la mâchoire dans des circonstances incertaines. Après vérification de son identité devant le tribunal révolutionnaire, il est guillotiné dans l’après-midi du 10 thermidor an II avec 21 de ses partisans. Sa mort entraîne, dans les mois qui suivent, une « réaction thermidorienne », qui voit le démantèlement du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur.
Médiateur entre bourgeois et « bras nus », Robespierre tenait plutôt à la petite qu’à la grande bourgeoisie. Il correspondait assez bien à la définition que Karl Marx donne du petit-bourgeois : « Le petit-bourgeois […] se vante, dans le for intérieur de sa conscience, d’être impartial, d’avoir trouvé le juste équilibre. […] Un tel petit-bourgeois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n’est que la contradiction sociale mise en action ».
Au début, Robespierre jouissait de la confiance de la bourgeoisie révolutionnaire, qui avait reconnu en lui un homme de sa classe. Et il jouissait aussi d’un immense prestige auprès des plébéiens et des sans-culottes. Il était l’entremetteur né, le conciliateur par excellence. Donnant des gages à gauche et des gages à droite, penchant tantôt vers la gauche et tantôt vers la droite, déconcertant ses propres partisans par les sautes imprévues de son opportunisme, mais suivant, à travers tous ces détours, une ligne relativement rectiligne, toujours sur la corde raide, mais ne perdant jamais l’équilibre, il incarne une nécessité historique, il fut le lien vivant entre la bourgeoisie et la plèbe. Cet homme unique, irremplaçable, sut éviter la scission latente au sein du tiers-état. Il fut l’écran qui dissimula aux masses populaires le visage de classe du comité de salut public.
Ses origines, son passé politique, le prédisposaient à ce jeu double. Robespierre était issu d’une « bonne famille ». Par son aspect extérieur, par son genre de vie, par le choix de son entourage, il était fort peu plébéien. A Arras, son existence était celle d’un bourgeois moyen, rangé, très ordonné, vivant confortablement, en dehors de tout souci matériel. A Paris, il vécut, note Jaurès, « dans un large bien être et dans une sorte de sécurité raffinée ». Il n’avait ni le langage, ni les manières du peuple. « Jamais, observe Michelet, il ne se montra dans les foules. Sa correcte tenue de ci-devant l’eût fait paraître prodigieusement déplacé ». Une aversion physique l’éloignait de la foule dont il redoutait la violence élémentaire. Toute sa vie, il a craint d’être débordé par le torrent populaire. Mais Robespierre avait un sens instinctif du peuple. Bien que de famille aisée, il avait connu dans sa jeunesse la gêne. Petit avocat de province, sans causes, il était, à la veille de 1789, profondément aigri. Et la révolution lui était apparue comme une occasion inespérée de prendre sa revanche. Seul le peuple, en balayant le vieux monde, pouvait l’y aider.
Le début de la réaction et le reflux de la révolution débute à la fin de novembre 1793, quand Robespierre, réconcilié avec Danton, s’engage avec celui-ci dans la voie de l’indulgence à l’égard des contre-révolutionnaires et de la sévérité à l’égard des ultra-révolutionnaires, lorsqu’il déclare la guerre aux déchristianisateurs.
a) Une nouvelle société :
Il faut contester une légende : Robespierre ne sera jamais le chef de la Terreur, mais il l’accompagnera sans état d’âme et sans protester, et même parfois en l’approuvant ouvertement. C’est l’ensemble de la classe bourgeoise qui appuie la Terreur, puis qui se dédouane en faisant porter les excès de celle-ci à Robespierre.
Robespierre a lutté pour détruire l’ancien régime tant pour éliminer le féodalisme, les privilèges de la noblesse, que pour substituer à cette société féodale une société bourgeoise, remplaçant la propriété féodale par la propriété capitaliste. Il a combattu cette ancienne société également sur le plan religieux, contre le deuxième état ou ordre, le clergé, substituant à l’Eglise catholique le culte de l’Etre suprême.
Robespierre craignait une république aristocratique, ploutocratique et militaire, selon les vœux de La Fayette. Robespierre dénonce les sourdes menées des classes privilégiées (alors la noblesse et déjà la puissante bourgeoisie), afin d’empêcher les réformes populaires, dont elles n’ont pu empêcher le vote, mais qu’elles cherchent à dénaturer, dont elles prétendent retarder l’application, et qui n’hésitent pas à recourir même au crime de désertion, d’appel à l’invasion étrangère, de lèse-patrie, pour maintenir leur domination, pour sauver leur fortune, leurs titres, leur puissance. Robespierre disait : « Nous sommes les sans-culottes et la canaille ». Condorcet a cherché à discréditer Robespierre en le traitant de « populiste ».
Selon Karl Marx : « Tout le terrorisme français ne fut qu’une manière plébéienne d’en finir avec les ennemis de la bourgeoisie, l’absolutisme, le féodalisme et l’esprit étriqué petit-bourgeois ».
La dictature de « salut public » n’était pas dirigée seulement contre l’aristocratie, mais aussi contre l’avant-garde populaire. Les plus avancés des « bras nus » s’inquiétaient du jeu trouble de Robespierre, médiateur trop habile entre bourgeois et « bras nus ». Cependant la révolution bourgeoise ne pouvait triompher que si les « bras nus » voulaient bien continuer à verser leur sang pour elle. Placée entre l’avant-garde populaire qui voulait résoudre d’une manière plébéienne les problèmes de la révolution bourgeoise et une fraction de la bourgeoisie qui, par haine de classe, préférait tourner le dos à la révolution, plutôt que de mettre sa main dans celle des « bras nus », la Montagne n’hésita pas. Selon Jeanbon Saint-André et Elis Lacoste : « Il faut très impérieusement faire vivre le pauvre, si vous voulez qu’il vous aide à achever la révolution ».
Contre Jean-Jacques Rousseau, qui la tenait pour nécessaire, Robespierre a combattu la peine de mort en matière pénale.
A l’opposé des théoriciens de la démocratie politique, qui la jugeaient irréalisable dans un grand Etat, Robespierre a admis la possibilité d’une démocratie (en partie) représentative.
Hostile à la loi agraire des partageux, Robespierre n’hésita pas à désacraliser la propriété privée, au profit d’un solidarisme social, aussi éloigné de l’utopie communautaire d’un Morelly que du dogme libéral des Girondins, lequel faisait la part belle aux riches et aux puissants.