2 mars 2024
Je m'efforce de retarder mon testament. Ici la mort nous surveille. Elle guetterait le dernier instant de ma déclaration pour se jeter sur moi. Ce n'est pas par peur que j'évite cette confrontation, c'est une stratégie de survie.
C'est peut-être cynique au milieu de tout ce chagrin , mais la saveur de Gaza me donne le goût de vivre dans son sel.
Hors de prix le sel est désormais vendu dans des petits coffrets de dragées. Tout Gaza est vendu dans une boîte enfouie sous les ruines. On n'entend plus la mariée, tuée dans sa robe blanche.
Il semblerait qu'à Gaza quelques détails mystérieux nous ont attaché à une vie qui n'en est pas une.
J'ai toujours guetté la mort, fomenté des plans pour la distraire et la faire patienter, qui sait elle pourrait se lasser, se détourner de moi sans me dépecer. Ici, tout le monde est en morceau. Seul l'angle de prise de vue détermine notre présence sous ou sur les décombres.
A Gaza, nombreuses sont les attentes auxquelles je me suis pliée d'une guerre à l'autre.
Je n'aurais peut-être jamais atteint le bout de la file pour récupérer ma part, mais j'ai bien appris à respecter l'ordre pour que mes sept enfants aient la leur.
Maintenant qu'il y a une file d'attente pour la mort à Gaza, mon tour viendra tôt ou tard.
Je n'ai jamais essayé de tricher dans une file, mais je ne peux rester calme dans ce système exécrable, je suis une femme qui ne croit pas à la nécessité de garder son sang-froid pour subsister. J'ai envie de crier mais je me tais pour mes enfants. Fermement poussée par la mort je résiste.
Je déteste la mort, l'ordre et les files d'attente, j'aime la vie mais la poussière des avions brouille ses voies. Un jour, ma mère m'a raconté son exode avec grand-mère : "Ma mère a creusé un trou pour mes sœurs et moi puis s'est étendue sur nos corps pour nous protéger de la mort. Maintenant Gaza est pleine de trous suite aux pilonnages mais je ne trouve nulle part où cacher mes enfants à l'abri de la mort."
J'ai oublié ce que j'allais dire pour mon testament.
Je veux juste que mes enfants et moi vivions. J'aimerais savoir comment les autres vivent sans crainte du lendemain. Demain est otage, la guerre le tue chaque fois qu'il relève la tête.
J'ignore quand le blé a appris à devenir un fusil et comment le monde peut croire que nous avons appris à devenir des morts. Je sais parfaitement que mes enfants et moi savons vivre, je ne permettrai pas que mon départ devienne une triste photo vite oubliée, partout je poursuivrai l'objectif et nous sourirons sur la photo.
Depuis l'enfance, j'adore jouer à cache -cache. Je veux que mes enfants puissent y jouer et qu'en ouvrant les yeux ils retrouvent leurs yeux ils retrouvent leurs camarades de jeu sans linceul.
Souvent, j'observe les doigts de mes petits et note combien leur extrémité est élégante, longue et raffinée. Je n'ai jamais pensé à écrire leurs noms dessus pour éviter d'attirer l'attention de la mort et qu'elle laisse leurs membres entiers car je les connais par cœur.(1)
J'ai toujours rêvé de m'asseoir dans un café à l'autre bout du pays. Je fumerais une cigarette en cachette et ma folie me pousserait à flirter avec un inconnu par défi au pays interdit à l'amour.
Pour le repos de mon âme, je demanderai qu'on partage en offrande un paquet entier de cigarettes et qu'un homme séduisant dirige la prière funéraire sans que les passants n'aient d'arrière-pensées.
Toute ma vie , je n'ai vu que des avions de guerre dans le ciel du pays.
Comme le monde paraîtra impeccable au travers du hublot de l'avion que je prendrai telle une femme jouissant du luxe de parcourir le pays pour assouvir sa passion du voyage.
Je veux que ma fille ait le loisir de collectionner des photos de voyages qu'elle postera à des adresses que la guerre n'aura pas effacées.
Ma fille apprend à concevoir des vêtements. Et si un défilé de mode avait lieu sur la grande rue d'al-Rimal sans user du linceul?
Si un Mondial se déroulait à Gaza, tous les petits amputés participeraient car ils sont les seuls à connaître la carte du pays. J'entends la chorale résonner sur la place sans aucune interférence des zananas.(2)
Voici le pays dans toute son élégance assistant aux funérailles.
Je vous recommande de vivre?.
Nous mourons sans que la vie nous ait connus.
C'est ainsi que je reste sans crainte du fusil, peut-être que plus tard j'apprendrai à devenir fusil.
(1) Les parents gazaouis sont si terrifiés à l'idée de perdre ou de ne pas reconnaître leurs enfants dans les décombres que certains inscrivent leurs noms sur différentes parties de leurs corps.
(2) Onomatopée traduisant le bourdonnement des drones.
4 mars 2024
A Gaza , on attend la trêve. En dépit de la mort qui nous encercle, nous aimons vivre et espérons ardemment un moment de bonheur et de vie.
16 mars 2024
Ce monde a besoin de mort en abondance pour savoir quelle main brandit le couteau.
*
Si les routes ne mènent pas à toi
dessine une nouvelle carte.
Sois Rome.
Sois Gaza.
23 mars 2024
Vents violents ce soir, comme s'ils punissaient les tentes de camper au milieu de la rue.
Lit glacé, je vérifie si mes enfants ont froid aussi. Leurs corps en boule m'entourent en un cercle fermé attendant mon signal, je suis la danseuse principale.
Peut-être que leurs respirations produisent la musique voulue. Le bruit du drone est un ajout du chorégraphe pour susciter l'attention.
26 mars 2024
Cours vers toi-même, il n'y a personne de l'autre côté
Fuir quelques instants signifie que tu restes fidèle à toi-même.
10 avril 2024
Avant le 7 octobre
de quel coin es-tu?
De Yabna, Burqa ou Bayt Daras
Après le 7 octobre
de quel coin es-tu ?
Du nord de Gaza-ville ou de Khan Younès
C'est ainsi que le pays s'est ratatiné grand-mère
27 mai 2024
Le malheur nous connaissait-il pour s'accrocher autant à nous?
2 juin 2024
Dans la tente nulle part un dos pour accueillir ta douleur
Sur ton visage toute la douleur de la guerre
5 juin 2024
Si j'essaie de creuser le sable dans ma tente et bute sur quelque chose, je cesse immédiatement. La mort se cache partout , je crains de déranger les cadavres.
17 juin 2024
Que faire pour endormir les petits
Guetter leurs rêves et y esquisser une balançoire
Même les sièges gémissent dans le dessin.
19 juin 2024
Nous devons créer notre propre vision pour échapper à l'obscurité de l'image.
20 juin 2024
J'ai vécu presque partout à Rafah
dans une maison, une chambre, un abri, une tente,
un centre d'hébergement
chaque lieu en cours de destruction
compte une de mes adresses
la ville au fond de moi est démolie
mais impossible de hisser un drapeau blanc
pour arrêter ce saccage
21 juin 2024
Je ne sais qui plaindre
celui qui a tout perdu à Gaza
ou le déshérité qui attend la fin
d'une vie qu'il n'a pas vécue
22 juin 2024
Premier jour du Bac
Gaza est hors du futur
Misère !
19 juillet 2024
Six heures, ciel nuageux. Soudain un bombardement.
Fixant le ciel, ma petite dit posément:
-- Le missile a percé le nuage ?
Ce trou nous le cherchons pour nous sauver voyez-vous ?
21 juillet 2024
Pour en savoir plus
cliquez ici su ma blessure
dit la ville en guerre
26 juillet 2024
La ville nous croise
puis disparaît et nous aussi
Personne ne nous verra
Ma maison est en papier
je l'ai dessinée sur mon journal
La ville s'est noyée
le souvenir continue de flotter
Tu n'es pas seul-e
La rumeur de la ville
est sous ton oreiller
essaie de dormir sans pleurer
La ville entière est sous tes pieds
tu marches sur ta tombe
Il te manque un linceul et un cigarettes
pour que le tableau soit parfait
16 août 2024
Le plus drôle dans tout cela vois-tu
est que nous attendons naïvement la fin de la guerre
alors qu'elle nous tire la langue et continue de nous massacrer