RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 39)
La permission.
Pierre, en permission dans sa famille pour soixante douze heures, lit le journal, regardant du côté de l’horloge : déjà dix sept heures. Il se tourne vers sa mère, déclarant : « Cela passe vraiment vite, trop vite. Il faut déjà que je retourne « là-bas » ; Ah ! J’en aie vraiment marre. Vivement la quille, que cela se termine ! ».
Sa mère, qui a acquis une conception fataliste de la vie, se veut rassurante et consolante. C’est ainsi qu’elle conçoit son rôle de mère, alors qu’en fait cela la pousse à déclamer des banalités : « Il faut que tu y passes, comme tout le monde. Quand tu auras fini, ça ira mieux. Il ne reste que quelques mois. Le plus gros est fait. Il faut rester calme et tranquille ». Cette façon d’accepter son sort avec passivité exaspère Pierre. Il aurait tant souhaité que sa mère le comprenne un peu mieux au lieu de le gratifier de conseils vains et faciles. En désespoir de cause, il la laisse parler, car il n’y a rien d’autre à faire.
C’est de paroles de lutte dont il a besoin, et non d’apaisement : dans ce genre de situation, Pierre se sent alors plus proche de son père. Lui, au moins, même avec ironie, l’approuve. Pierre a un vague à l’âme chaque fois qu’il doit partir et retourner à la caserne. Il ne regrette pas ce qu’il va quitter, mais il craint ce qu’il va retrouver. Tel un automate, il prend son sac, son bardât, salue à la dérobée, et rejoint le train. Le trajet du retour à la caserne est long et il aurait voulu ne jamais arriver au but. Il reconnaît les nombreux détails du trajet, ainsi que les personnes présentes, pour la plupart des militaires comme lui, rejoignant tristement leur caserne. Pierre songe que les choses passent ; même les pires.
Il se souvient avec jubilation de son état d’esprit, lorsqu’il dut partir pour la première fois rejoindre la caserne : alors, oui, il était joyeux, et il s’était fixé pour but d’apprendre l’art militaire. Techniquement parlant, il voulait être un bon soldat.
Mais le premier contact avec le monde militaire fut triste et décevant : bien vite, Pierre a compris que les grands mots de « patrie », de « nation » et d’ »indépendance nationale » n’étaient qu’un vernis qui recouvre la médiocrité et la veulerie.
Les militaires de carrière, les plus jeunes comme les plus âgés, se caractérisent tous par une absence d’idéal. Nombreux buvaient de l’alcool plus que de raison. Et tous se comportent en banals fonctionnaires : ils arrivent à heure fixe, font machinalement leur travail ; parfois avec dégoût, cherchant à en faire le moins possible, puis repartent à heure fixe, cherchant même parfois à tricher de manière minable sur l’horaire. Plus on monte dans la hiérarchie, et plus cela se caractérise par la paresse, le manque d’enthousiasme et de dynamisme.
III
Voici les bonnes actions et voici les mauvaises,
Place-moi au-dessus d’elles, je ne les veux pas,
Accorde-moi seulement d’avoir un PUR AMOUR.
La cellule communiste.
Réunion chez un ouvrier, en 1942.
D’abord Guy seul. Il installe des chaises autour d’une table. On sonne. Entre Denis.
Denis : Bonjour camarade !
Guy : Salut ! Comment ça va ?
Denis : (air préoccupé) Il est difficile de savoir ce qui se passe exactement sur le terrain, depuis que Staline et les Russes sont entrés en guerre. La partie est loin d’être gagnée à Stalingrad. Depuis Montoire, les Vichystes sont entrés en pleine collaboration avec Hitler.
Guy : Mais plus près de nous, que penses-tu de la situation dans la boîte ?
Denis : (plus animé) Les gars attendent des directives et ont besoin plus que jamais de leur parti communiste. Beaucoup sont dans l’expectative et ne savent que penser et que faire. A cela s’ajoute le fait que le peuple manque de tout. Tout est rare. Beaucoup ont de la famille, un frère ou un père, prisonnier de guerre en Allemagne. Il faudrait réveiller les énergies.
(Entrent l’un après l’autre Raoul, Maurice, Pierre et Claude. Ils s’installent.)