« La vérité du monde est éternelle et vient de l’Eternité » (Partie 5)
PREMIERE PARTIE : Le serpent et la corde. Définitions : Vérité, monde, éternité.
LA CORDE ET LE SERPENT :
Voici une corde. Cependant, dans le crépuscule ou dans la pénombre, vous pouvez pendre cette corde pour un serpent. Et vous êtes effrayé sans raison. Il s’agit d’une illusion. Le substrat du serpent, sa substance, c’est la corde. Tant que dure cette perception illusoire, la corde n’est pas perçue en tant que telle. Ainsi, l’illusion a une part de vérité, et la réaction de peur de la personne qui croit voir un serpent est vraie aussi.
Il en est de même du MONDE et de la VERITE DU MONDE. Le monde est perçu comme espace, temps et causalité. Il est notamment, maladie, vieillesse et mort. Mais, selon la sentence, cela est illusion. Le substrat du monde est éternel, et il s’agit de l’Eternité. C’est là la vérité du monde. Lorsque le monde cesse d’être perçu comme espace-temps, perception illusoire, on perçoit enfin sa vérité : c’est l’Eternité. L’Eternité est la nature et le substrat du monde. Si je perçois (ou connais) cette réalité, alors cesse la peur (peur de vivre et peur de mourir).
Le substrat, ou vérité, du serpent, c’est la corde. Tout comme le substrat, la vérité du monde espace-temps, c’est l’Eternité.
Un constat : le serpent et la corde sont un seul et même monde, et non deux mondes séparés et différents. Ce qui change d’un aspect à l’autre, c’est mon regard, ma vision du monde. Le monde est comme cette image qui, selon la façon dont on la regarde, peut aussi bien représenter le serpent ou la corde, l’espace-temps que l’Eternité. Il s’agit donc de vision et de regard.
Le serpent représente le Temps, car cette image a un début et une fin. Le serpent a une certaine « réalité », la réalité que chacun prête à l’illusion. Par contre, la corde est là : elle est là avant, et elle sera encore là après : c’est la Réalité, sans commencement, ni fin, c’est l’Eternité. En conséquence, il s’agit de déscillier les yeux, pour apprendre à voir la vérité du serpent, qui est la corde.
Un sage hindou, Ramana Maharshi, disait : « Vous n’avez pas d’autre alternative que de reconnaître le monde comme imaginaire, si vous recherchez la vérité et rien que la vérité. Pour la simple raison que tant que vous n’aurez pas abandonné l’idée que le monde est réel, vous serez toujours à sa recherche. Si vous prenez l’apparence pour la réalité, vous ne connaîtrez jamais la véritable réalité, alors que pourtant cette réalité seule existe. Ce point est illustré par l’analogie du serpent et de la corde. Vous pouvez avoir l’illusion qu’un bout de corde est un serpent. Tant que vous pensez que la corde est un serpent, vous ne pouvez pas voir la corde en tant que telle. Le serpent illusoire, non-existant, devient pour vous une réalité, tandis que c’est la corde qui paraît entièrement non-existante. »
La vérité est donc cachée : il faut la dévoiler et la découvrir. Pour voir la corde, il est nécessaire d’effectuer une recherche, une investigation. Il faut d’abord maîtriser son émotion (ici la peur du serpent) et aller au-delà. Un miroir, n’est pas suffisant. Même dans un miroir (qui ne reflète que le « réel » passivement), c’est encore le serpent qui peut apparaître et non son substrat, la corde. Il faut donc travailler.
A noter que le contraire de la sentence serait de dire : le monde est tel que je le perçois. Il n’y a pas de « vérité du monde ». Le monde n’est pas fondé sur la vérité, qui est Eternité. Le monde peut à la fois, « être » serpent, et « être » corde. Ou bien le monde est une fois « serpent », puis une fois « corde ». Il est fondé sur autre chose que l’éternité. Tout est relatif.
La réalité de l’Etre, du SOI, évidente par elle-même, n’a besoin d’aucune preuve extérieure. Elle est antérieure à toutes nos pensées, présupposition nécessaire de toutes nos connaissances et actions ; fondement de notre existence, elle nous précède et nous constitue. Et pourtant, on oublie cette évidence. D’où la nécessité d’un éveil, d’une réintégration et d’un retour à la source. Cela ne peut se faire que par une expérience personnelle. Détruire l’ignorance (le nuage noir qui cache le soleil brillant), c’est éveiller l’homme à la vérité (à l’alêtheia, le non-oubli de sa nature authentique). L’exemple le plus connu à propos de ce sujet est celui qui décrit notre frayeur nocturne lorsque nous voyons par terre une corde et nous la prenons pour un serpent. Ce n’est que la lumière du jour qui dissipera notre erreur et nous délivrera de la peur. On ne comprend pas pourquoi l’illusion s’est produite, mais cela ne contredit pas le fait qu’une fois l’ombre disparue, toute inquiétude a cessé, à tout jamais ; car on sait alors qu’il n’y avait pas de serpent dans cette perception illusoire, qu’il n’y en a pas, et qu’il n’y en aura pas. Toutefois, aussi longtemps que l’obscurité régnait, nous croyions à la réalité du serpent et notre frayeur n’était pas fictive.
Que faut-il ? Savoir ce qu’est l’illusion, ou chercher qui est dans l’illusion ? C’est chercher qui : en effet, l’illusion est extérieur et inconnue, alors que le chercheur est à l’intérieur et connu. Recherchez plutôt ce qui est proche de vous, intime, au lieu de rechercher ce qui est lointain et inconnu.
Le monde est l’aspect ordinaire du monde. La vérité du monde est l’aspect non-manifesté. C’est la substance ou essence ultime dans laquelle nous baignons, et par laquelle nous nous mouvons. Il est la Réalité ontologique qui soutient et anime le monde. Certes, le mental ne saurait l’appréhender et ce n’est qu’une fois réduit au silence et qu’aucune de ses pensées-nuage ne se présente pour obscurcir la conscience que l’Etre pur peut se révéler dans toute sa splendeur, démontrant en même temps l’inanité de tous les noms et formes.
Vivekananda : « Celui qui connaît le Réel voit dans la Mâyâ non pas l’illusion, mais la réalité. Celui qui ne connaît pas le Réel, voit dans la Mâyâ l’illusion et pense qu’elle est réelle ».
Maharshi : « Pour ceux qui n’ont pas la Connaissance, comme pour ceux qui l’ont, le monde est réalité. Pour ceux qui n’ont pas la Connaissance, la réalité est limitée à la mesure du monde. Pour ceux qui ont la Connaissance, existe au-delà du monde, la Réalité informelle et infinie. Ceci est la seule différence entre eux ». « Pour ceux qui ne connaissent pas le Soi, comme pour ceux qui le connaissent, le corps est certainement « Je ». Pour ceux qui ne connaissent pas le Soi, le « Je » est limité au corps seul. Pour ceux qui connaissent le Soi intérieur, le « Je » brille de lui-même sans être conditionné (par une localisation). Ceci est la seule différence entre eux ».
Une illusion ne saurait se produire sans un substrat. Même dans la vie quotidienne, celui-ci n’a pas besoin de changer pour créer l’illusion. La corde reste une corde quoiqu’on la prenne pour un serpent.
Pour sortir de toutes ces illusions, même de la corde en tant que corde, il faut comprendre que causes et effets n’ont pas de réalité substantielle et se concentrer sur l’Etre qui reste immuable bien que présent aux expériences innombrables de notre vie. Transcendant le temps, l’espace et la causalité, il est cependant la base de toute manifestation, comme l’écran sur lequel se déroule un film cinématographique.
L’expérience empirique se déroule dans le temps. Où, dans le cours du temps, pouvons-nous situer la conscience d’être, cette évidence de l’existence qui s’exprime par les mots « je suis » ? On ne peut localiser le « Je suis » en un point déterminé du temps. C’est le temps qui se projette, en tant que passé, présent ou futur, sur la Conscience du « Je suis » qui, elle toujours présente, n’est pas affectée par les modes du temps. Elle est le « présent éternel ».
L’essence de la suprême réalité repose sur le « Je suis », l’Etre éternel, le « Temps » véritable.
Bhagavad-Gîtâ : « Je suis le Temps » (Krishna)
« Le présent et le passé n’existent que par rapport au présent. Ils ne sont eux-mêmes rien d’autre que le présent lorsqu’ils arrivent. Donc, seul le présent est réel. Penser connaître le passé et le futur sans connaître la Vérité du Maintenant Eternel, est la même chose qu’essayer de concevoir une numérotation sans l’unité ».
« En dehors de nous-mêmes, y a-t-il une réalité du temps et de l’espace ? En tant que corps (physique et mental) nous devons être soumis au temps et à l’espace. Mais sommes-nous corps ? Nous sommes un (et le même, sans changement) maintenant, alors et partout ; c’est nous qui sommes, le temps et l’espace ne sont pas ; nous sommes ».