LA CONTRADICTION
Toute chose bouge, évolue, que ce soit dans la nature, dans la société ou dans la pensée humaine. Qu’est-ce qui fait que la société existe, vit, évolue, régresse ou progresse ? C’est le fait qu’en son sein existent différentes classes sociales, distinctes, des groupes humains ayant des intérêts divers et opposés. Il y a de multiples contradictions qui expliquent l’existence et le changement des choses, de la réalité. La cause du changement n’est pas à chercher à l’extérieur ; mais à l’intérieur des choses elles-mêmes. Une contradiction résolue fait place à une nouvelle contradiction, et ceci à l’infini. Sans contradiction, c’est le néant.
L’UNITE DES CONTRAIRES
Toute chose renferme en elle-même son propre contraire. Dans chaque chose coexistent momentanément deux aspects, deux pôles, l’un dominant, l’autre dominé. L’aspect dominant se transforme en aspect dominé, et inversement. C’est ce qui constitue la vie et le développement de cette chose. Le tout, l’unité des deux aspects, forme une unité dialectique. Le plus devient moins et le moins devient plus. On peut trouver des exemples illustrant ce principe dialectique dans la nature, dans l’histoire et dans la pensée.
La vie devient morte, la mort devient vie. Il y a de la mort dans la vie et de la vie dans la mort. Sinon comment expliquer qu’une chose vivante devient chose morte ? Vie et mort ne sont pas des réalités absolues, séparées, sans rapport l’une avec l’autre : c’est là le point de vue métaphysique. Ainsi, dans le corps humain, certaines cellules vivantes meurent, se régénèrent, disparaissent. Sur un cadavre, certaines parties poursuivent plus ou moins longtemps leur existence, comme les cheveux, les ongles, le squelette.
La matière devient esprit, et l’esprit devient matière. Prenons l’organe du sens du toucher, la peau. La peau entre en contact avec le monde extérieur sous différentes formes (choc, pression, chaleur, etc.). Il s’agit là de stimuli mécaniques, qui sont emmenés par les canaux des nerfs jusqu’au cerveau, mettons sous forme de décharges électriques. Le contact mécanique avec une chose quelconque, le processus tout aussi mécanique qui mène cette information donnée par le monde extérieur au cerveau, tout cela se transforme dans notre cerveau en une réalité qualitativement différente, en une idée de la chose (bien sûr, une sensation n’est pas pure, unique ; mais cette sensation de la chose touchée s’associe à la vue de cette chose, et à d’autres moyens de l’appréhender). Ainsi nous avons des sensations des choses environnantes (et également des phénomènes intérieurs, tels plaisirs et douleurs, maux d’estomac, etc.) et ces sensations ont pour résultat non pas des sensations, mais une autre réalité, contraire : des idées. Et l’inverse est vrai également : une idée peut se transformer en matière. Il en est ainsi du plan de l’architecte qui se réalise par le travail.
Pour mieux saisir cela, on peut faire un parallèle concernant le phénomène de la vie. Pour nous préserver en vie, nous devons ingurgiter de l’air et de la nourriture. Nous respirons de l’air. Le résultat, est-ce de l’air ? Non, l’air est décomposé en ses parties, nous en gardons une partie et rejetons l’autre. A midi, nous mangeons des légumes, de la viande, etc. Quel est le résultat ? Est-ce des légumes de la viande, etc. ? Non, le résultat, c’est du calcium, des cellules vivantes, de la chair, du sang, des os, etc. et des déchets. De la même façon, dans une journée, nous avons une multitude de sensations, phénomènes physiques. Le résultat, est-ce des sensations ? Non, les sensations deviennent des idées, phénomènes spirituels. Et les idées elles-mêmes se transforment en réalisations concrètes.
Prenons l’exemple d’un parti politique. Chaque parti politique veut appliquer un programme, c’est-à-dire un ensemble d’idées, de théories, de points de vue. La plupart de ces idées n’existent d’abord que sur le papier : elles n’ont aucune réalité concrète. Mais une catégorie sociale, une classe, une couche peut s’emparer de ces idées, et si le rapport de force est favorable, tenter de les faire passer dans la réalité. Dans ce cas là, l’esprit devient matière. Si le programme correspond au sens de l’histoire, il entrera dans la vie sous forme d’institutions nouvelles, d’Etat nouveau, etc.
On peut tirer de la vie une expérience, en faire un bilan, une synthèse. On peut aussi appliquer une idée à la vie. La matière devient esprit, et l’esprit devient matière. Chaque chose se transforme en son contraire.
Notre esprit contient des idées. Une idée est vraie ou fausse. Une idée vraie devient fausse et inversement. Ainsi, je dis actuellement : « Il pleut ! ». Effectivement, cette idée reflète correctement la réalité présente : c’est une idée vraie qui correspond à la vie. Mais tout à l’heure, quand la pluie aura cessé de tomber, cette affirmation se transformera en son contraire, et sera une erreur. J’énonce : « Aujourd’hui, l’homme est un loup pour l’homme. L’homme exploite son semblable. » Est-ce vrai ou faux ? Poser la question dans l’absolu, cela n’a aucun sens. Mais mon expérience sociale quotidienne me démontre que c’est là, ici et maintenant, une vérité. Dans la société capitaliste, l’affirmation est vraie. Mais cela n’a pas toujours été ainsi, et il n’en sera pas toujours ainsi : il est faux d’affirmer cela de l’homme primitif ou de l’homme nouveau vivant dans une société socialiste. Un dernier exemple : le féodalisme se transforme en son contraire, le capitalisme, qui lui-même devient le socialisme.
LE BOND QUALITATIF
Soit l’exemple du changement d’état de la matière : l’eau glacée devient eau liquide, qui se transforme à son tour en vapeur d’eau. La première cause de ce changement, c’est la qualité de l’eau elle-même : c’est la cause interne. La cause externe de ces transformations, c’est la quantité de chaleur, l’augmentation de chaleur que l’on apporte à l’eau.
A moins 10 degrés Celsius, l’eau est glacée. Ajoutons de la chaleur. L’eau fond, et de moins 1 degré à 0 degré, il y a un bond, l’eau change de nature, et devient liquide. De 99 degrés à 100 degrés, se produit un nouveau changement, et l’eau devient vapeur.
En France, au moyen âge, la classe bourgeoise accumule des forces et les accroît considérablement : en 1789 se produit un bond, un changement de nature de la société. La société féodale se transforme en son contraire, la société capitaliste. De classe dominée, la bourgeoisie devient classe dominante.
L’homme primitif expliquait les phénomènes climatiques, tels la pluie, les éclairs, etc. par l’intervention directe de forces surnaturelles. C’était de la magie. Au cours des âges, on a fait des progrès dans la connaissance de ces phénomènes : aujourd’hui on peut même agir sur ceux-ci. Il y a eut un bond dans la connaissance.
Ainsi dans le changement des choses, dans la nature, dans la société, et dans l’esprit humain, il convient de distinguer le changement quantitatif (accroissement, augmentation) et le changement qualitatif (on passe d’une nature à une autre).
QU’EN EST-IL SI ON APPLIQUE CES PRINCIPES A L’HISTOIRE ?
En philosophie, il y a différentes conceptions de l’histoire de l’humanité. Trois conceptions sont importantes :
· La conception linéaire de l’histoire :
C’est une conception simpliste. Les événements se succèdent, soit arbitrairement, soit selon un certain déterminisme (dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets : si l’événement a se produit, b se produira nécessairement). Cette évolution peut avoir un sens (il y a alors progrès de la civilisation). Selon Bossuet (34) qui partage cette conception, il existe une Providence divine, qui crée l’histoire, qui en est la véritable cause, l’homme n’en est que l’instrument.
· L’éternel retour :
L’évolution, l’histoire, c’est le retour du même, selon un certain cycle qui peut durer, mettons par exemple 20 000 ans. On rencontre cette conception chez le philosophe de l’Antiquité, Empédocle (35), ainsi que chez Nietzsche (36).
Voici la conception d’Empédocle en ce qui concerne le développement du monde. Le monde est composé de quatre éléments (la terre, l’eau, l’air et le feu), animés de deux forces motrices (l’Amour et la Haine) et se déroule en quatre périodes.
Première période : c’est l’empire de la Haine. Les quatre éléments sont séparés, homogènes. Le cosmos est anéanti. L’Amour, bannie, assiège le chaos de l’extérieur.
Deuxième période : de l’empire de la Haine à l’empire de l’Amou. Il y a une fissure et l’Amour accourt. Les quatre éléments se rapprochent et se mêlent pour former les choses.
Troisième période : l’empire de l’Amour. La Haine fuit à la limite du cercle. L’Amour règne. C’est le monde parfait.
Quatrième période : de l’empire de l’Amour à l’empire de la Haine. La Haine s’agite et tout s’éparpille en tout sens.
Puis le cycle recommence éternellement.
· La spirale :
C’est la conception marxiste de l’histoire.
L’histoire a un sens : l’humanité progresse. Mais il y a également des boucles, des « retours en arrière » : les sociétés naissent, se développent et meurent.
L’homme sort de l’état animal : il naît. Au début et à la fin de l’histoire, on retrouve une étape similaire, que l’on peut appeler du terme général de communisme (société sans classes sociales). L’humanité se dégage de l’état animal, passe par le stade du communisme primitif (société sans classes sociales, pénurie, besoins élémentaires) et à l’issue de l’histoire, à travers différentes étapes, parvient au communisme supérieur (société de nouveau sans classes sociales, abondance, besoins complexes satisfaits).
Entre ces deux bornes se trouvent, en ce qui concerne les pays européens (France, Angleterre, etc.) différentes étapes : esclavagisme, féodalisme, capitalisme. Ce sont des sociétés de classes. On peut schématiser simplement cette évolution :
· A l’origine, il n’y a pas de surplus. Chaque tribu, chaque individu, accapare juste ce qu’il a besoin pour survivre. S’il ne trouve pas ces produits (par la cueillette, la chasse, la pêche), il disparaît.
· Puis, au cours de l’évolution sociale, les richesses sociales augmentent, les sociétés humaines font des réserves. Il y a un surplus (de nourriture, de biens, etc.). Mais au lieu que ce surplus soit partagé de façon équitable, juste, entre tous les individus de la société, une catégorie de privilégiés (ce sont les maîtres d’esclaves, les seigneurs féodaux ou les capitalistes) se constitue et en accapare une grande partie à son seul profit.
· En fin d’évolution, grâce à la révolution socialiste, l’humanité se débarrasse des privilégiés, et le surplus est réparti de façon égalitaire entre tous les membres de la communauté.
Ceci a été rendu possible parce que le développement des forces productives (37) a considérablement augmenté les richesses, le surplus, étant donné qu’à l’origine, ce surplus était insuffisant, et ne pouvait vraiment bénéficier qu’à quelques-uns.
Cette conception de l’histoire spirale met au premier plan la base matérielle, les forces productives. Ce qui donne :
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a) Communisme primitif |
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Quantité de nourriture |
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de surplus |
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à la survie de l'espèce |
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b) Esclavagisme |
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maîtres |
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d'esclaves |
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c) Féodalisme |
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féodaux et |
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d) Capitalisme |
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e) Communisme supérieur |
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Ce qui permet de passer d’une société à l’autre, c’est la lutte des classes et les révolutions, qui sont autant de bonds qualitatifs. Ce processus est objectif, indépendant de la volonté humaine : vouloir l’empêcher, le freiner, désirer voir l’histoire régresser, cela est aussi vain que de vouloir l’accélérer, prendre ses désirs pour des réalités (volontarisme). Mais il n’y a aucun fatalisme : l’individu joue un rôle actif. Le communisme est une conséquence nécessaire, mais pas fatale, de l’histoire humaine. Qu’est-ce à dire ? Cela apparaît contradictoire, mais il n’en est rien. Comme point de comparaison, prenons un fleuve. Nous pouvons déduire qu’un fleuve va se grossir des eaux des différents affluents et qu’il tracera son lit jusqu’à la mer. Cela apparaît nécessairement ainsi : mais ce n’est pas fatal. Il n’est pas dit que le fleuve parviendra forcément jusqu’à la mer. Un événement naturel, ou dû à la main de l’homme, peut empêcher cela, en détournant le cours du fleuve. Il en est ainsi de toutes choses. Prenons un œuf : en étudiant les conditions d’évolution de cet œuf, nous savons que, si certaines conditions sont satisfaites, cet œuf deviendra une poule nécessairement, mais non fatalement ; il peut se produire de nombreux accidents, nous pouvons par exemple détruire ou manger cet œuf. Il en est de même à l’échelle de l’humanité : si l’on étudie les lois du développement de l’histoire humaine, il apparaît nécessairement que le résultat de cette histoire, c’est le communisme. Aucune volonté ne peut transgresser cette loi, aussi nécessaire que la loi de la pesanteur qui constate que les corps tombent, dans les conditions habituelles, selon la direction verticale. Mais il n’y a là aucun caractère fatal, obligatoire : la trajectoire de la marche de l’humanité peut être déviée. On peut, par exemple, imaginer un holocauste dû à un conflit atomique généralisé, qui raye l’espèce humaine du sein de l’univers, empêchant l’humanité de réaliser ce dont elle est grosse, ce qu’elle porte en soi.
Dans cette histoire humaine, les époques de transition ont une certaine importance : une société sort d’une ancienne période pour entrer dans une nouvelle période. Pour illustrer cela, considérons la naissance d’une formation sociale (38) esclavagiste. (La formation sociale est l’unité sociale existant réellement : dans la réalité, on ne rencontre jamais un mode de production – esclavagiste, féodal, capitaliste – à l’état pur, mais seulement des formations sociales. La formation sociale associe différents modes de production, un mode de production étant principal dominant).
Le mode de production esclavagiste est constitué par un aspect dominant, les maîtres d’esclaves, un aspect dominé, les esclaves, ainsi que des classes et couches sociales intermédiaires (hommes libres, artisans, paysans, etc.). Pour exposer la naissance d’une formation sociale où prédomine un mode de production esclavagiste, on peut utiliser l’allégorie développée par Hegel dans la « dialectique du maître et de l’esclave » (39).
Deux individus se rencontrent et entrent en contact. Imaginons que tous deux aspirent à posséder un produit, ou à séduire une femme. Forcément ils entrent en lutte, lutte qui peut être d’autant plus violente que la rareté de ce produit, ou des femmes, est grande. L’un des individus finit par dominer l’autre, par force ou par ruse. Différentes possibilités s’offrent à lui : la première, élémentaire, c’est de tuer l’adversaire. C’est une façon de régler définitivement la contradiction, d’empêcher son retour. La seconde possibilité, c’est de faire prisonnier son adversaire, de le garder en esclavage. Le vainqueur choisit la seconde solution pour diverses raisons. Raison matérielle d’abord : l’esclave va travailler pour lui, augmenter les chances de survie du maître, et surtout lui permettre une vie plus facile. Raison morale : tuer le vaincu, c’est s’enlever toute possibilité d’être considéré comme le vainqueur, comme le meilleur. L’état de sujétion dans lequel est maintenu l’esclave permet au maître de se définir comme étant le premier. La façon de regarder, de se comporter, de l’esclave, rappelle à tout moment au maître qu’il est le maître. Quant à l’esclave, il est affronté au monde, travaille, accroît ses connaissances, et en ce sens, il se « libère ». Le maître lui, devient de plus en plus oisif : il est coupé, aliéné du monde. Sans cesse, l’esclave interfère, entre lui et le monde, et le sert : le maître n’a plus un contact direct avec la réalité. En ce sens, le maître devient de plus en plus « prisonnier ». Ainsi, grâce au travail en particulier, progressivement, l’esclave se libère et devient le maître du maître ; il agit, et bientôt, il prend une claire conscience de sa nouvelle situation : alors il pourra se passer du maître, devenu un fardeau inutile. Inversement, le maître devient l’esclave de l’esclave : tout en étant inutile lui-même, sa survie dépend du travail de l’esclave. Un pas de plus, et il se produit un retournement dialectique, conforme au nouvel état de chose : l’aspect dominant devient aspect dominé, et inversement.
Prenons un exemple historique de formation sociale où domine le mode de production esclavagiste : la démocratie esclavagiste d’Athènes comprenait, vers la fin du VI° siècle jusqu’au IV° siècle avant notre ère, environ 200 000 esclaves, contre 70 000 étrangers (« métèques ») et 40 000 citoyens, c’est-à-dire 110 000 hommes libres ! Aussi, après de nombreuses luttes revêtant diverses formes, l’esclavagisme sera détruit, et du sein des classes de cette société, sont nées les classes de la nouvelle société, le féodalisme, dont les classes dominantes sont les propriétaires fonciers, les maîtres de jurande, et les classes dominées sont les serfs et les compagnons.
Ainsi, depuis le communisme primitif, toutes les sociétés sont structurées hiérarchiquement en classes sociales : d’une part, les deux classes essentielles, irrémédiablement antagoniques, oppresseurs et opprimés, et d’autre part, les classes intermédiaires, les classes moyennes. Ces classes sociales sont en lutte constante, cette lutte pouvant être ouverte, déclarée, menée les armes à la main (comme par exemple les luttes des esclaves dirigés par Spartacus (40), les jacqueries du moyen âge, les révolutions, etc.) ou bien secrètes, larvées, non apparentes (comme la résistance passive, le refus de travailler, l’absentéisme, la destruction des outils, des récoltes, les grèves, les révoltes, le suicide, etc.). Le résultat de cette lutte est, quand les conditions sont mûres, la transformation du système social, et son remplacement par un système nouveau.
1- LA BOURGEOISIE
Les classes sociales d’un système donné forment un tout : on ne peut les séparer, les isoler. Il en est ainsi de la bourgeoisie et du prolétariat. Marx et Engels dissocient bourgeoisie et prolétariat pour les besoins de l’étude et de l’analyse. Ils s’interrogent : d’où vient la bourgeoisie, comment est-elle née ? Comment s’est-elle développée ? Quel est son avenir ?
Le capitalisme est né du sein du féodalisme ; par exemple, en France, il a surgi des luttes menées par le tiers-état (41) (le peuple), dirigé par la bourgeoisie montante, contre l’aristocratie, la noblesse et le clergé riche. Contrairement à ce que veut faire croire la bourgeoisie, parvenue au pouvoir, devenue la nouvelle classe dominante, le capitalisme n’a pas mis fin à la lutte des classes, à l’inégalité et à l’injustice. Les idéologues de la bourgeoisie répandent ces illusions : ils aimeraient bien faire croire cela au peuple afin de l’empêcher de s’émanciper complètement, afin qu’il se contente de réformes et renonce à poursuivre la lutte de classes jusqu’au bout, jusqu’au communisme. Comme chaque nouvelle société, le capitalisme n’a fait que remplacer les anciennes classes sociales par de nouvelles classes sociales, il a substitué aux anciens rapports de production de nouveaux rapports de production (42). En somme le capitalisme est la résolution de la contradiction inhérente au féodalisme, contradiction qui oppose les propriétaires fonciers, ou seigneurs, aux serfs : la solution, c’est la révolution bourgeoise. Le capitalisme fait apparaître une nouvelle contradiction entre bourgeoisie et prolétariat, dont la solution est la révolution prolétarienne.
Il y a de nombreux points communs entre les étapes de l’esclavagisme, du féodalisme et du capitalisme. Dans chacun de ces trois cas, il y a démocratie pour une minorité, pour les oppresseurs, et dictature (43) sur la majorité, sur le peuple des travailleurs.
Ainsi, dans la cité d’Athènes, au IV° siècle avant notre ère, la démocratie, (dite « démocratie esclavagiste ») existait pour une minorité d’individus de la société (pour les citoyens, hommes libres, qui décidaient des lois, votaient et avaient le droit d’être élus) et dictature sur la masse des esclaves, traités comme des objets, comme du bétail, qui n’ont aucun droit, sinon celui de se taire et de travailler. Et encore, au sein des citoyens, les droits étaient exercés différemment, selon qu’il s’agissait d’un propriétaire de terres disposant de 2 000 esclaves, ou d’un petit paysan, propriétaire d’un seul esclave, ou ne disposant que de sa famille ; dans le premier cas, le citoyen disposait de loisirs, pouvait acquérir une certaine culture, philosopher etc., ce qui était absent dans le second cas.
Il en est de même dans le féodalisme et le capitalisme. Dans la société capitaliste, seule une fraction de privilégiés peut profiter pleinement et user des droits démocratiques, qui sont hors d’atteinte de l’immense majorité du peuple. C’est la « démocratie bourgeoise ».
Dans l’étape du socialisme, qui est la transition (44) entre le capitalisme et le communisme, et le premier stade du communisme, il coexiste également encore la démocratie et la dictature. Mais la différence essentielle entre cette étape, le socialisme, et les trois périodes précédentes, l’esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme, c’est qu’alors la majorité domine la minorité : dans le socialisme, la démocratie existe effectivement pour la majorité du peuple, qui exerce une dictature sur la minorité des anciens exploiteurs et sur tous ceux qui rêvent d’un retour en arrière, vers le temps béni – pour eux – de l’exploitation de l’homme par l’homme.
La différence entre le communisme primitif et le communisme supérieur, est que le communisme primitif est caractérisé par la rareté, la pénurie ; il n’y a rien à partager et donc il n’y a pas d’inégalité sociale. Bien sûr, il existe néanmoins des inégalités naturelles, dues à l’âge, au sexe, à l’expérience plus ou moins grande, et à la loi du plus fort. Le communisme supérieur est caractérisé par l’abondance, l’absence de propriété individuelle : toutes les causes de lutte et d’exploitation de l’homme par l’homme sont éliminées. Dans le communisme supérieur, les besoins sont satisfaits, il n’existe plus d’inégalité sociale et on lutte contre l’inégalité naturelle.
« Notre époque, l’époque de la bourgeoisie » (45), c’est ainsi que Marx et Engels caractérisent l’époque nouvelle en Europe : la bourgeoisie est alors, en France, depuis 1789, la classe montante et dominante, malgré quelques tentatives de restauration de l’ancien régime féodal. Il en est de même dans d’autres pays européens, même si, comme en Angleterre, la forme d’accession de la bourgeoisie au pouvoir politique n’est pas la même. Dans ces pays il s’est constitué deux camps ennemis, basés sur deux classes irrémédiablement opposées et antagoniques : la bourgeoisie et le prolétariat.
En ce qui concerne les classes intermédiaires, elles sont condamnées par l’histoire à disparaître : les membres de ces classes parviendront soit à s’élever et à accéder à la classe supérieure, la bourgeoisie, soit tomberont dans la classe inférieure, le prolétariat. Il en est ainsi, par exemple, des paysans et des artisans. Aujourd’hui, les classes moyennes ont de plus en plus de difficultés à s’intégrer dans la classe bourgeoise. Le capitalisme monopoliste d’Etat s’est substitué au capitalisme libéral et concurrentiel (46). Aussi la tendance à la prolétarisation est presque la seule, l’unique voie, l’unique destin réservé aux classes moyennes.
Comment peut-on imaginer la naissance de la classe bourgeoise ?
Au moyen âge, la classe dominante comprend les « seigneurs », les propriétaires fonciers et le haut clergé. Du fait du développement des forces productives, des progrès scientifiques et techniques, de l’accumulation des richesses, il intervient une différenciation dans la classe inférieure, les paysans ou serfs.
Certains serfs s’enrichissent, et ils gagnent les petits bourgs, qui se développent et deviennent des centres commerciaux et culturels. De même, certains artisans s’enrichissent et agrandissent leurs ateliers. Ces éléments forment les premiers noyaux de la bourgeoisie. C’est cela qui constitue l’acte de naissance, puis l’essor de la classe bourgeoise. Bien sûr, l’enrichissement de quelques-uns uns se fait la plupart du temps au prix de l’appauvrissement de beaucoup d’autres paysans ou artisans qui, ruinés, constituent l’embryon de la future classe ouvrière, et des ouvriers agricoles. C’est là la cause interne du fondement du capitalisme. Une des causes externes de l’épanouissement du système capitaliste, c’est le développement du commerce international et des échanges.
Dans cette première étape, qui est celle de l’accession de la bourgeoisie au pouvoir politique, celle-ci joue un rôle révolutionnaire : elle guide et dirige l’ensemble du peuple vers la destruction de l’ancien régime. En effet, en face de la cible à abattre, le féodalisme, les intérêts de la bourgeoisie fusionnent avec les intérêts de l’immense majorité du peuple. Le mérite des premiers bourgeois est très grand : au lieu de dépenser leurs richesses en plaisirs, ou de les thésauriser, ils l’investissent, et par là, ils sapent la base du féodalisme, et préparent de nouveaux rapports sociaux.
Il apparaît au fur et à mesure une contradiction aiguë entre les forces productives (nouvelles, développées) et les rapports de production (anciens, étriqués, étroits). Il n’y a plus adéquation – équilibre – entre les deux aspects. Les anciens rapports de production constituent un frein, et il faut les détruire pour leur en substituer de nouveaux : c’est la tâche impartie au peuple, guidé par la bourgeoisie.
Quelles sont les étapes de ce processus ? Le commerce et l’industrie (la coopération (47), puis la manufacture (48) voient l’apparition de la bourgeoisie industrielle) jouent un rôle de première importance. La division du travail (49) accrue, l’introduction du machinisme et de la vapeur suscitent la naissance de la grande industrie et de la bourgeoisie moderne. Bien sûr, il y a interdépendance, interaction (A agit sur B, et inversement B agit sur A) entre ces éléments : commerce et industrie.
Le capitalisme a rendu plus complexe la division du travail, et cela a considérablement augmenté les forces productives. Prenons un exemple : un artisan fabrique des aiguilles en acier. C’est lui qui réalise tous les stades du processus (allonger le fil d’acier, le couper, limer la pointe, percer un trou, etc.). Mettons, arbitrairement, qu’il fabrique 100 aiguilles en moyenne par jour. Le simple fait d’introduire une nouvelle division du travail va considérablement augmenter la production. Par exemple, quatre ouvriers, concentrés dans un atelier, vont se partager le travail : le premier allonge le fil d’acier, le second le coupe, le troisième lime la pointe, etc.). A eux quatre, ils fabriqueront non pas 400 aiguilles, mais 1000 aiguilles par jour, et même plus. De plus, le travail sera mieux fait. Les ouvriers n’ayant qu’un geste assez simple à réaliser, vont gagner en dextérité. Ce sera aussi un gain de temps appréciable.
Bien sûr, l’introduction de nouveaux procédés techniques, de machines, etc., vont porter la production à des seuils encore plus élevés, mettons 10 000 aiguilles par jour en moyenne. Et ainsi le marché national sera saturé par ce produit : il faudra exporter, gagner de nouveaux marchés, d’où extension du colonialisme (50), et lutte entre nations bourgeoises pour posséder des colonies, ce qui développe les différents moyens de communication.
Le pouvoir de la bourgeoisie dans la société s’accroît en même temps que ses forces matérielles, que sa puissance économique. Elle prend de plus en plus de place dans la société, aux dépens des anciennes classes féodales.
L’œuvre Don Quichotte de Cervantès (51) illustre bien la décadence à tous les points de vue de la noblesse : mise en cause de toutes les valeurs du féodalisme, comme l’esprit chevaleresque, ce qui est la conséquence de la destruction de l’ancien monde. De même la pièce de théâtre Le Bourgeois gentilhomme de Molière (52) illustre bien l’accession d’une nouvelle classe, la bourgeoisie qui, encore incapable de supplanter l’ancienne classe féodale, aspire à l’imiter, et calque ses propres manières sur celles des maîtres de la société.