« Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 5) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)
Le village traditionnel s'est muté en un appendice et une extension de la ville la plus proche, en une petite cité-dortoir. La population a diminué en nombre et sa composition s'est transformée : seuls deux dizaines de paysans ont survécu dans leur état et traversé les mailles du filet des différentes restructurations de la terre. L'activité principale de la plupart des habitants est ailleurs : ce sont d'anciens paysans évincés et transmués en ouvriers dans les usines voisines ou également des employés du bourg voisin logeant à la campagne. Ces ouvriers-paysans sont des jardiniers du dimanche, forcés de travailler à la journée en usine alors qu'il y avait plus de quatre-vingt paysans à temps plein avant la seconde guerre mondiale. Les jeunes sont contraints de solliciter un métier là où il y a du travail et s'établissent en ville comme Pierre.
Autrefois, les paysans comme vous pratiquaient la polyculture : ils produisaient un peu de tout, des céréales bien sûr, des fruits et des légumes, associés à l'élevage de différents animaux domestiques, deux ou trois vaches, un ou deux chevaux de trait, des cochons, des poules, des canards et des lapins. C'est le déclin de cette forme d'agriculture : on ne s'en sort plus ainsi car c'est dépassé !
Aujourd'hui, l'agriculture tend à se spécialiser : être compétitif c'est « faire » du blé ou de la viande exclusivement et se départir du reste. L'agriculture scientifique ne laisse plus de place aux amateurs et aux traditionalistes ! Le paysan moderne, chef d'entreprise, gère sa ferme de manière capable et vend sur un créneau rentable ou périt, et ceci d'autant plus que la surface pour persister dans la profession de paysan et prospérer, augmente sans cesse alors que le prix de la terre, par la spéculation, grimpe en flèche. Vous êtes trop arriéré et trop vieux et par votre faute, nous sommes pénalisés par quelques années de retard. Aussi je réitère ma demande : achetons dès maintenant un tracteur avec l'argent que vous avez épargné. J'espère que vous comprenez mes raisons.
Nous dépenserons les gains ainsi dégagés pour améliorer nos conditions de vie. Les transformations récentes dans l'économie et les mentalités ont aboli la « grande famille » où cohabitaient difficilement sous le même toit, au rez-de-chaussée, les grands-parents et au premier étage, les parents et les enfants. Aujourd'hui, chacun convoite l'autonomie, et très tôt les enfants souhaitent s'émanciper du giron familial pour domicilier dans une maison privée de ses anciens occupants ou se construire une habitation. Les anciennes maisons, restaurées et amendées, ont de nouvelles figures : l'écurie redonne après quelques travaux de maçonnerie, un hangar pour le tracteur et les machines agricoles, l'étable a un sol incliné en béton pour l'écoulement des eaux, excluant l'inconvénient de la litière. Les murs autrefois badigeonnés à la chaux une fois l'an sont tapissés de papier peint ou ornés de carrelages multicolores. Dans la cuisine, les réchauds fonctionnent au gaz. Le confort et la manière de vivre se rapprochent de plus en plus de ce qui existe déjà en ville.
(°°°)
Ditz Jacob
Hôpital °°°
THIONVILLE Moselle
A
Monsieur DITZ Clément
56 rue principale
CONTZ Moselle
Thionville le 17 novembre 1955
Mon fils,
(°°°)
Quant à la deuxième partie de ta lettre, elle m'a énormément chagriné et j'y répondrai plus longuement. Au fond tu as hâte de te débarrasser de moi, de t'arroger ma succession, de voler mon argent et de réussir à tout prix, quitte pour cela à piétiner mon cadavre, celui de ta mère et à dépouiller ta soeur. Tu m'assènes le coup de grâce. Je tâche de clarifier les idées que tu rumines. Il est loin le temps où le père assumait et contrôlait les affaires jusqu'à sa mort quel que soit l'âge de son fils, celui-ci persévérant dans l'obéissance. C'est la guerre qui a détruit et perverti la moralité des gens. En tout cas je m'en irais la conscience tranquille, convaincu que ce n'est pas moi qui t'ai inculqué ces principes.
Pour te convertir à de meilleurs sentiments, démystifions un peu ce passé galvaudé dont tu te gausses facilement : que seraient toutes les nouveautés, l'utilisation de l'électricité, les moteurs adaptés à de nombreuses machines, les routes bitumées... sans le travail des générations qui précèdent ?
Un village d'alors constituait à lui seul une unité pour ainsi dire biologique, un univers clos et enclavé. Les informations ne circulaient pas beaucoup. Pas de radio. Les journaux étaient rares, les livres encore plus ; on n'avait d'ailleurs pas beaucoup de temps à consacrer à la lecture. Je disposais en tout et pour tout de deux livres en langue allemande, l'un vulgarisant les découvertes en astronomie, illustré de quelques planches de la configuration du ciel et l'autre propageant et commentant la doctrine des « témoins de Jéhovah ». L'observation de la coupole céleste les nuits claires, en saisons mortes, s'était érigée en lubie : en me promenant, je décrivais et nommais les planètes et étoiles visibles à l'oeil nu, t'associant parfois ainsi que ta soeur à cette passion. Le second livre, une interprétation de la bible, prophétisait la fin de la terre et l'émergence de la « nouvelle Jérusalem » véritable paradis terrestre, monde de justice et de paix, à l'issue d'une ultime apocalypse. Ce conte m'enchantait : il y avait une image idyllique, un loup et un agneau réconciliés, paisibles et doux, côte à côte sans s'entre-dévorer, sous le regard émerveillé d'un homme auréolé d'une lumière étincelante. Décerné par un émule des témoins de Jéhovah, en mission au village dans les années 1930 en vue de rallier des « âmes », ce fut mon livre de chevet : lors de la seconde guerre mondiale, je pressentis même fermement que la prédiction qui y était contenue s'actualisait : « Quand les barbares et païens russes fouleront des sabots de leurs chevaux les rues de la nouvelle Babylone, Rome, des pluies de feu et de sang se précipiteront du ciel et ce sera la fin du monde et la naissance d'une ère nouvelle ». Je crus déchiffrer tout cela pêle-mêle dans l'avancée du rouleau compresseur soviétique contre Hitler et dans l'explosion des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki : mon attente, déçue par l'issue de la guerre, je reléguais le livre au fond d'un tiroir à la critique rongeuse des souris. Ce livre effrayait ta mère chaque fois que je l'avais entre les mains et elle se promettait bien de le consumer par le feu à la première occasion si elle s'emparait de lui car elle prévoyait que sa lecture entraînait ma damnation perpétuelle, surtout que lors du passage du représentant des témoins de Jéhovah à Contz, le curé de la paroisse, au prêche du dimanche matin, haranguait ses ouailles, dénigrant de manière virulente toutes les factions qui conspirent contre la doctrine officielle de la mère Eglise et leur enjoignant de maintenir porte close devant cette engeance du diable qu'étaient les membres pécheurs de cette secte de Jéhovah, eux-mêmes étant voués aux flammes de l'enfer s'ils s'accointaient avec eux. Le seul livre que consultait ta mère était un missel à la couverture noire et aux pages jaunies qui lui avait été remis pour sa communion solennelle et qui renfermait l'essentiel de ce qui détermine la vie vertueuse d'une bonne chrétienne.