• RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Yogas du karma, de bakhti et de jnana – action, dévotion et connaissance). (Partie 7)

    Les individualités ayant manifesté quelque originalité, que l'on étiquetait d'un surnom, défrayaient la chronique de Contz, comme tel petit paysan, maire communiste dans les années 1930 et « le plus jeune maire de Moselle », ou aussi l'« idiot du village » un individu qui, alléguait-on, avait des jambes fines comme des baguettes de pain ; réformé du service militaire, ce qui était une tare en soi, et appelait sur lui les regards et les quolibets. Les babillardes cornaient à son propos qu'il remédiait à son défaut en portant en toutes saisons trois pantalons superposés et, mauvaises langues, soufflaient qu'il n'aurait jamais femme. Mais récusant le sort de mauvais aloi qu'on lui réservait, il s'émoustilla. Approvisionnant alors à nouveau les bavardages, on insinuait qu'il serait bien en peine d'avoir des descendants : il eut cinq vigoureux gaillards, pour démentir toutes ces vilaines commères !

     

    RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER

    QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Yogas du karma, de bakhti et de jnana – action, dévotion et connaissance). (Partie 7)

     

    Malgré les fenêtres d'aération et les rares contacts avec l'extérieur, malgré les discours et les leçons de morales des deux notables, le curé et l'instituteur, pour rabattre le caquet et solliciter quelque modestie de la part de leurs concitoyens, les villageois se comportaient comme s'ils étaient seuls au monde, se décrétant le nombril de l'univers et centrant la vie du village sur lui-même. L'église, lieu de rencontre usuel, le dimanche, accueillait sur une rangée les femmes et sur l'autre rangée les hommes du village : il était de règle d'apparaître conforme à l'égard de l'« opinion publique » – catholique bon teint, bon mari et bon père – et ne pas s'attirer les foudres du représentant de Dieu devant l'ensemble de ses voisins assemblés à la messe. Seules quelques fortes têtes autant redoutées qu'objets de curiosité affrontent ces préjugés. Le débit de boisson, autre point de ralliement, avait la faveur de ceux renommés feignants, rarement de ceux que l'on estimait sérieux et travailleur.

    Une sorte d'héritage spirituel transmis de père en fils définissait le fondement commun de toutes les consciences : c'était un état d'âme, trace des récits des anciens, chape.enveloppant le cerveau, mélange de frayeur, effet des grandes épidémies de peste, la dernière remontant à peine aux années 1830, de la famine et de la crainte du retour de ce fléau, des années difficiles et des guerres, la fierté d'appartenir à la caste des travailleurs de la terre et le mythe profondément enseveli et enraciné des seigneurs féodaux d'antan, en particulier du marquis de Sellancy, ancien maître du pays de Contz qui outre un château, s'arrogeait autrefois, affirmait-on de bouche à oreille, toutes les bonnes terres, les paysans n'étant que des esclaves taillables et corvéables à merci. Cet âge mythique, fabuleux et terrible à la fois, est prêt à resurgir dans les mémoires : il fascine encore aujourd'hui Thérèse qui s'enquérait toujours avec minutie du devenir des us et coutumes des ducs et duchesses, bref de tout le reliquat de noblesse à la tête des cours européennes. De cet esprit collectif surgissait aussi une mauvaise conscience, celle de la fortune amassée grâce au vol parfois d'un frère ou d'une soeur, grâce à l'arrangement en sous main avec un notaire et à la captation d'un héritage, ou au mariage arrangé entre les enfants de deux familles afin d'additionner deux fortunes car si la richesse fructifiait par un travail de longue haleine, elle était souvent frauduleusement acquise au départ.

    Les tragédies comme les guerres que l'on menait ailleurs et les crises qui chassaient et ruinaient les paysans endettés ou possédant insuffisamment de terre, réduits à vendre leurs bras aux maîtres des forges, ont provoqué des plaies béantes. Surtout nos ancêtres ont beaucoup souffert du fait que la Lorraine a valsé à droite et à gauche : disputé entre la France et l'Allemagne, indépendante et dirigée par des ducs pendant une longue période, annexée à la France, puis à l'Allemagne, enfin fusionnée à la France jusqu'à aujourd'hui. C'est là l'inconvénient des pays et des hommes en bordure de deux frontières : l'histoire semble folle. La langue que l'on m'a inculquée à l'école était forcément le « hochdeutsch » ; voire : inculquée dans quelles conditions ! Une classe unique pour les garçons et une autre pour les filles, tout âge mélangé, et les enfants du village déployaient plus de temps à moissonner, vendanger et paître les vaches qu'à s'instruire. Après la première guerre mondiale, la langue qui t'a été enseignée est évidemment le français. Quel méli-mélo ! Quels malentendus entre ta génération et la mienne ! Heureusement, dans la vie quotidienne nous utilisions pour nous entendre la langue francique !

    Quelles difficultés pour coïncider avec les méandres de l'histoire ! La mère de Pierre prénommait l'un de ses fils « Wilhelm », Guillaume, comme l'empereur d'Allemagne régnant ; elle fut récompensée pour son dixième enfant par la médaille de la mère méritante et avait accroché au mur de sa chambre le portrait de Guillaume II en costume de cérémonie. Ce même fils fut congratulé par la France d'une médaille militaire parce qu'il était prisonnier dans un camp allemand du début à la fin de la seconde guerre mondiale ; mais le tableau de l'empereur n'était toujours pas décroché pour se mettre au goût du jour. Quelle dérision ! Pierre a effectué son service militaire dans l'armée française et toi tu as bataillé dans la Wehrmacht comme « Malgré-nous » et mon beau-frère a été fusillé comme otage par les Allemands : nous avons un pied de chaque côté de la frontière et des martyrs sont morts des deux côtés, indifféremment pour la patrie allemande ou française, chaque nouveau conflit emplissant le cimetière.

    En Lorraine, terre de passage et carrefour, les occupations du village et de chacun de ses habitants importaient plus que les affaires relatives à la France ou à l'Allemagne. Aucun chauvinisme : les anciens du village conservent même un meilleur souvenir de la présence allemande que de la période française qui lui succédait après la première guerre mondiale car alors, temps consacré pour le vin de Moselle et le blé de Contz, les escarcelles et les greniers étaient bien pleins : arguant de son peu de colonies, l'Allemagne favorisait la production vinicole le long de la Moselle alors que la France, après la guerre, arrachait les vignobles, jetant les vignerons sur le pavé les uns après les autres, appauvrissant la contrée du fait de la concurrence des importations de vin des colonies du Maghreb, la vigne y étant implantée de force. De toute façon la politique politicienne n'était pas très prisée, et dans le journal, en langue allemande, en général on feuilletait exclusivement les nouvelles locales – naissances, mariages et décès, Mairie, église et cimetière ponctuaient la vie du village et le travail monotone et routinier – on sautait invariablement les pages des informations générales, n'examinant que les gros titres et on y découpait des semelles pour calfeutrer les sabots de bois.

     

    Les individualités ayant manifesté quelque originalité, que l'on étiquetait d'un surnom, défrayaient la chronique de Contz, comme tel petit paysan, maire communiste dans les années 1930 et « le plus jeune maire de Moselle », ou aussi l'« idiot du village » un individu qui, alléguait-on, avait des jambes fines comme des baguettes de pain ; réformé du service militaire, ce qui était une tare en soi, et appelait sur lui les regards et les quolibets. Les babillardes cornaient à son propos qu'il remédiait à son défaut en portant en toutes saisons trois pantalons superposés et, mauvaises langues, soufflaient qu'il n'aurait jamais femme. Mais récusant le sort de mauvais aloi qu'on lui réservait, il s'émoustilla. Approvisionnant alors à nouveau les bavardages, on insinuait qu'il serait bien en peine d'avoir des descendants : il eut cinq vigoureux gaillards, pour démentir toutes ces vilaines commères !

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