• RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 4)

    Mais Pierre Quader idéalisait un peu les souvenirs relatifs à son enfance champêtre et lorsqu'il les récitait, il joignait un «... et si je mens que je m'écroule raide mort de ma chaise » formulé avec tant de vigueur et répété avec tant d'insistance entre deux gorgées de pinard que cela discréditait les détails sur sa jeunesse aux yeux de l'auditeur le plus crédule. Il interprétait les événements à son avantage, aucun témoin n'intervenant en sa défaveur – qui se tracassait pour une existence aussi insignifiante ?

     

    RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 4)

     

    Echouant à la ville de Thionville, loin du regard parental, déterminé à se distraire, Pierre Quader s'acoquinait avec des compagnons de rencontre, déracinés comme lui et de mauvaise vie, chercha à s'insérer dans ce nouveau monde, contracta très vite l'habitude de traquer les filles, de s'enivrer, de jouer, de s'habiller avec un peu plus de recherche et de turbiner le moins possible : il rattrapait le temps employé à se morfondre au patelin et « brûlait la vie par les deux bouts ».

    Si de cette époque il collectionnait les marques cuisantes des raclées écopées – mais à ce propos il s'était forgé une philosophie fataliste : si on le frappait il y avait sûrement de justes raisons à cela – néanmoins Pierre Quader se vantait aussi volontiers de s'être payé un peu de « bon temps » – ainsi s'il recherchait le plaisir pendant une grande partie de ses loisirs, n'est-il pas normal que le patron ait les plus grandes difficultés à le raffermir sur les jambes pour le turbin le lendemain ?

    Mais Pierre Quader idéalisait un peu les souvenirs relatifs à son enfance champêtre et lorsqu'il les récitait, il joignait un «... et si je mens que je m'écroule raide mort de ma chaise » formulé avec tant de vigueur et répété avec tant d'insistance entre deux gorgées de pinard que cela discréditait les détails sur sa jeunesse aux yeux de l'auditeur le plus crédule. Il interprétait les événements à son avantage, aucun témoin n'intervenant en sa défaveur – qui se tracassait pour une existence aussi insignifiante ?

    Somme toute il amenait la couverture à lui sans trop de mal et la remémoration des faits passés s'enjolivait au fur et à mesure que l'écart entre eux et le présent s'agrandissait. Lors des grandes effusions, il appuyait sur certains souvenirs, en éclipsait d'autres, tout cela à sa convenance afin de se revaloriser un peu lui-même, de retrouver de l'assurance et de s'attribuer une importance non pas tant vis-à-vis des autres qu'à ses propres yeux, ce qui est bien plus difficile. Il inventait un personnage avec un passé et un avenir possible, ce qui provisoirement rendait sa vie un peu plus vivante ; il avait besoin de s'en rapporter à cette image de quelqu'un qui a beaucoup bossé dans sa vie mais qui s'est indubitablement diverti par ailleurs, bref qui a une existence heureuse et comblée. Mais réussissait-il longtemps à s'illusionner lui-même et à coexister avec ce moi fantasmagorique ? A preuve que non quand la réalité se révélait telle qu'elle est, dans sa nudité vide et triste, alors il avait recours à un succédané de son imagination et s'égarait au fond de la dive bouteille...

    Détaché du milieu agricole, vêtu d'un costume saillant, exhalant le savon et non cette odeur de graisse rance qui se conjugue avec les moindres mouvements du paysan ordinaire, Pierre Quader exhibait quelques manières distinguées ou incongrues, c'est selon, comme papilloter ; ni les gens des villes ni les gens des champs ne s'extasiaient réellement parce que pour les premiers, encore insuffisamment digérées, cela surprenait de voir singer ces simagrées par un rustaud à l'air empêtré et pour les seconds on ressentait ses attitudes comme étant quelque peu méprisantes à l'égard des « cul-terreux » lorsque après une escapade en ville il séjournait quelques temps au village.

    Cependant il ne parvint jamais à accéder vraiment comme partie prenante au cercle des citadins qu'il côtoyait et, écarté de sa mentalité et de ses racines paysannes, il était mal à l'aise partout, considéré par les autres et par lui-même comme étant différent et « à part » ; à certaines occasions cela se traduisait par un sentiment de supériorité puis en d'autres circonstances par un sentiment d'incompréhension : il jaugeait les citadins et les accusait de ridicules car ils n'avaient pas le sens profond des choses de la terre et des réalités, et se situait hiérarchiquement au-dessus des campagnards qui avaient une vue bornée du monde. Ces sentiments étaient encore accentués par son esprit d'indépendance qui se confirmait par le refus constant pendant sa vie d'opter pour un emploi de simple ouvrier spécialisé dans une grande industrie préférant de loin un emploi chez un petit patron dans une entreprise modeste, endroit où il lui paraissait plus aisé de baigner dans une ambiance familiale.

    « Vie de seconde zone » : ces mots qualifient bien l'existence amoindrie, retirée sur elle-même et grignotée par les autres, par son père, puis son mari et ses enfants, qu'a toujours eu Thérèse Ditz : elle n'a jamais vécu pour elle-même. Par la force de l'habitude, peut-être aussi par le choix d'une certaine facilité, elle incorporait cette façon de consentir à son destin sans rémission tel que les autres, n'importe quels autres, en décidaient comme si elle dédaignait sa propre vie. On ne départageait plus ce qui provenait de sa volonté personnelle et ce qu'on exigeait d'elle de l'extérieur et cette soumission devenait quelque chose de naturel.

     

     

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