• RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 2)

    Tout accablait et blessait cet écorché vif. Descendant d'une race de vignerons, le plus malingre d'une famille nombreuse qui comptait rien de moins que dix enfants, dont il était le troisième, il lui collait à la peau au long de sa vie un détail rappelant sans cesse ces origines agraires, non pas tant au point de vue physique comme la démarche pataude ou l'expression et l'intonation des mots « sentant bon le terroir», mais plutôt un trait de caractère : il développait une conception étroite et matérialiste des événements et apportait beaucoup d'entêtement dans ce qu'il entreprenait.

    RECIT DU CHEMINEMENT DE PIERRE QUADER QUI A AIME, TRAVAILLE ET PRIE POUR NE PLUS RENAITRE (Partie 2)

     

    CAHIER NOIR :

     

    FILS D’HOMME

     

    Quand on imagine, Pierre Quader, l'impression générale est celle d'un personnage assez anodin qui représente un exemplaire de ces milliers d'individus du peuple que l'on croise tous les jours sans jamais vraiment les remarquer. Il offrait l'apparence de quelqu'un ayant peiné toute sa vie et dont on présume invariablement en suivant l'enterrement qu' « il n'a pas eu sa chance ». Parfois au hasard d'une rue, la rencontre d'un homme d'une cinquantaine d'années environ, présentant une silhouette redressée, maigre et osseuse, les cheveux encore naturellement colorés d'un beau brun foncé, bien peignés et coupés à ras du cou, un visage fin et un long nez, affublé de vêtements usés, fripés et même sales qui l'identifient plus à un épouvantail ou à un clochard qu'à une honnête fréquentation, incite presque automatiquement à murmurer en son for intérieur : « Ce pourrait être lui ». Si de surcroît au fond des yeux de ce passant juste entrevu se dessine une tristesse infinie de chien rossé, voilà le tableau ressemblant et achevé.

    Malheureux, Pierre Quader l’était énormément, comme si le monde entier pesait de son poids sur ses épaules et cela l’acculait, surtout sur le tard, à ingurgiter de l’alcool au-delà du bon sens pour fuir ce sentiment insupportable de frustration qui l’étouffait. Mais assailli par l’ivresse et abasourdi, il sombrait dans une mélancolie plus profonde qu’il communiquait à son entourage, car alors tout ce qu’il touchait lui remémorait de façon amplifiée son inutilité et sa lassitude. A ces moments, la honte l'oppressait ; cette humiliation se rattachait à la fois à la situation misérable dans laquelle végétaient sa femme et ses enfants, état dont il s'estimait malgré tout extrêmement responsable et en partie la cause, à la considération de l'endroit déplorable où il résidait, à la profession universellement déconsidérée et mal rétribuée qu'il occupait, à son passé et à son avenir, en quelques mots au sort injuste qui s'acharnait sur lui.

    Tout accablait et blessait cet écorché vif. Descendant d'une race de vignerons, le plus malingre d'une famille nombreuse qui comptait rien de moins que dix enfants, dont il était le troisième, il lui collait à la peau au long de sa vie un détail rappelant sans cesse ces origines agraires, non pas tant au point de vue physique comme la démarche pataude ou l'expression et l'intonation des mots « sentant bon le terroir», mais plutôt un trait de caractère : il développait une conception étroite et matérialiste des événements et apportait beaucoup d'entêtement dans ce qu'il entreprenait.

    Aux yeux des villageois, l'occupation principale de son père consistait dans la maintenance d'un débit de boisson, quoiqu'il possédât également un petit nombre d'hectares de vigne pauvrette permettant de produire, après un travail artisanal des plus pénibles, de cet excellent vin gris des côtes de Moselle, qui a quasiment disparu aujourd'hui de dessus les tables. C'était une sorte de gargote de village avec une vaste salle commune où l'on consommait sur le pouce et aussi un coin aménagé où l'on monnayait des articles d'épicerie, toutes espèces de marchandises confondues que les paysans ne fabriquaient pas eux-mêmes, tels que l'huile, le sel et les allumettes.

    Enormément plus que son père, sa mère imprimait dans la mémoire de Pierre Quader des traces ineffaçables et il gardait toujours dans son portefeuille, comme une image pieuse, la photographie défraîchie de celle-ci, seule personne à qui il octroya ce privilège. Sur ce portrait on distingue une dame d'une cinquantaine d'années, bien en chair, caractéristique de la plupart des femmes de l'époque et davantage des villageoises, car un embonpoint confortable était le signe d'une bonne santé à défaut de détenir une table convenable d'où l'on sort rassasié. « S'énamourer d'une campagne de forte contenance, voilà une garantie d'augure propice contre la misère et ne pas débusquer chaussure à son pied dans sa localité, se marier avec une fille maigrichonne de la ville, inapte aux durs travaux des champs et de la ferme, voilà le début de la déchéance » certifiaient les anciens en vue d'éduquer la nouvelle génération. Ce qui démontre la solidité tant physique que morale de sa mère, ceux qui l'ont fréquentée au village de Contz le narrent encore aujourd'hui, c'est qu'elle tenait les cordons de la bourse du ménage se démenant pour que tout marche au mieux et colmatant les brèches ; en fin de compte, « elle portait la culotte et tirait la charrette, l'empêchant de chavirer ». Elle veillait à ce que l'on ne manqua jamais de nourriture dans la maisonnée, même si habituellement dans les repas frugaux on regardait plus sur la quantité bourrative que sur la qualité de la préparation des mets : un saladier rempli de morceaux de pains macérés dans du lait de vache, des tartines de haricots cuits ou des pommes de terre avec quelquefois un morceau de lard, composaient l'essentiel des menus tout au long de l'année.

     

     

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