• « Mourir ? Mais où voulez-vous que j’aille ? »

    Apprendre à mourir est le travail de toute une vie. Illustrons cela par une allégorie. Pierre, honnête commerçant, s'occupait activement de son activité commerciale. Il savait qu'au moment de la mort, sa dernière pensée serait à la fois un point d'arrivée, celui de sa vie passée, et un nouveau point de départ, celui de sa vie à venir. C'est pourquoi, prévoyant, il donna à chacun de ses enfants un nom de Dieu: "Allah", "Brahmâ", "Yahvé". Par ce stratagème, il pensait se retrouver après sa mort aux pieds de Dieu dans le paradis. A l'heure de sa mort, il appela à son chevet ses enfants, criant successivement les noms divins. Mais lorsque tous ses enfants étaient rassemblés autour de lui, sa dernière pensée fut: "Si vous êtes tous présents autour de moi, qui s'occupe du magasin?". Sa dernière pensée fut donc: "argent et bénéfice", ce pour quoi il a toujours vécu. S'éteignant sur cette idée, le jour finissant, il se réveilla le lendemain sur ce point de départ pour entamer à nouveau le même cursus: "argent et bénéfice". De même, l'ivrogne qui pense constamment à la boisson, s'endort avec l'idée d'un verre à boire et se réveille avec le même désir. Comment faire pour qu'il en soit autrement? La franc-maçonnerie a mis en place une méthode répétitive pour échapper au retour du même et progresser: c'est le triangle. Avoir la bonne pensée, au moment de la mort, est le travail de toute une vie.

     

    « Mourir ? Mais où voulez-vous que j’aille ? »

     

    Je ne vous raconterais pas d’histoires : comme vous, j’ai un corps, un mental un ego. Comme vous, ce corps est né, et je sais qu’il va mourir. C’est la ligne horizontale du temps, qui va de la naissance à la mort du corps. Mais l’initiation permet d’ouvrir à la Réalité : la ligne verticale, principe éternel, hors du temps et de l’espace, le Soi.

    Quand les disciples du sage indien, Ramana Maharshi, ont appris qu’il allait mourir, ils l’ont supplié de rester encore un peu avec eux. Sa réponse a été : « Mais où voulez-vous que j’aille ? » Le malentendu entre le maître et ses disciples provenait du fait que ces derniers confondaient le corps du maître, né, donc appelé à disparaître, et le Soi universel. La question est : à qui le « Je Suis » va-t-il s’identifier, au corps ou au Soi ?

    La maladie, la vieillesse et la mort

    Ce que nous vivons, les uns et les autres, c’est la maladie, la vieillesse et bientôt, sans aucun doute, la mort. Cela aussi, selon un pont de vue, est la vérité du monde, en tout cas de notre monde. Et cette vérité-là est temporelle, car elle appartient au temps. Entre l’Eternité et le Temps, la thèse est la suivante : Nous manifestons l’une et l’autre, par le Soi et par l’ego.

    La corde et le serpent

    Dans une histoire traditionnelle, un homme voit une corde, au crépuscule, dans la pénombre, et, la prenant pour un serpent, est effrayé sans raison. Il s’agit d’une illusion. Le substrat du serpent, c’est la corde. Tant que dure cette perception illusoire, la corde n’est pas perçue en tant que telle. Ainsi, l’illusion a une part de vérité, et la réaction de peur de la personne est vraie aussi.

    Il en est de même du monde et de la vérité du monde. Le monde est perçu comme espace, temps et causalité. Il est notamment, maladie, vieillesse et mort. Mais, selon la sentence, cela est illusion. Le substrat du monde est éternel, et il s’agit de l’Eternité. C’est la vérité du monde. Lorsque le monde cesse d’être perçu comme espace-temps, perception illusoire, on perçoit enfin sa vérité : c’est l’Eternité. L’Eternité est la nature et le substrat du monde. Si je perçois cette réalité, alors cesse la peur (peur de vivre et peur de mourir).

    Le substrat, ou vérité, du serpent, c’est la corde. Tout comme le substrat, la vérité du monde espace-temps, c’est l’Eternité. Un constat : le serpent et la corde sont un seul et même monde, et non deux mondes séparés. Ce qui change d’un aspect à l’autre, c’est mon regard, ma vision du monde.

    Pourtant, les religions séparent les deux mondes : terre/ciel, Elohim, homme d’en haut/ Adam, homme d’en bas, etc.

    De même, de nombreux philosophes séparent les deux mondes, comme s’il s’agissait de deux mondes différents : phénomènes/noumènes, monde d’ici-bas/ monde d’au-delà, mondes des illusions/ monde des archétypes, etc.

    Le monde est comme cette image qui, selon la façon dont on la regarde, peut aussi bien représenter une sorcière qu’une jolie fille. Il s’agit donc de vision et de regard.

    Je vous propose l’expérience suivante : Le serpent représente le Temps, car il a un début et une fin. Il a une certaine « réalité ». Mais la corde est là avant, et elle sera encore là après : c’est la Réalité, sans commencement, ni fin, c’est l’Eternité. En conséquence, en faisant l’une et l’autre expérience, vous avez fait l’expérience du Temps et de l’Eternité.

    Du deux au UN, puis du UN au deux. Du monde à l’éternité, puis de l’éternité au monde. Montée et descente de l’échelle.

    L’INITIATION : UNE VISION NOUVELLE, UN REGARD NOUVEAU :

    L’initiation est le passage du plan humain au plan universel. L’initiation est le passage du monde visible au monde invisible. L’initiation est la porte qui mène du monde à la vérité du monde. L’initiation est un mensonge qui dit la vérité  (rôle de l’imaginaire). C’est une fiction théâtrale. Exemple des deux épines : l’une est enfoncée dans la peau (le monde) ; la seconde nous sert à extraire cette première épine (l’initiation). Ensuite, on jette les deux épines, devenues inutiles.

    L’initiation est aussi l’expérience d’un passé commun. C’est une expérience commune et l’intégration dans un groupe.

    « Le seul, le vrai, l’unique voyage, c’est de changer de regard ». (Marcel Proust).

    L’initiation maçonnique est la mort du vieil homme : c’est-à-dire c’est une nouvelle naissance, puisque l’initiation contribue à changer le regard sur le monde : c’est une vision nouvelle, grâce au dévoilement de la vérité du monde.

    Initier, c’est faire mourir. C’est une sortie du monde, franchir une porte donnant accès ailleurs. Initier, c’est aussi entrer, introduire. L’initié est celui qui franchit le voile du profane au sacré, et il va d’un monde à l’autre. Il change de niveau et se métamorphose. Et c’est la naissance d’un être nouveau. Tout en vivant encore dans le monde profane – auquel il ne cesse d’appartenir – l’initié pénètre dans l’éternité. L’immortalité n’appartient pas à la condition post-mortem, mais elle se forme dans le temps, et elle est le fruit de la mort initiatique. L’initiation préfigure la mort physique, qui est la seule initiation essentielle.

    L’initiation est une déconstruction du « petit je », dans l’humilité, la persévérance et la prudence. C’est une désendidentification d’avec l’ego (corps, mental,…) et une identification avec le Soi.

    La plus grande difficulté pour répondre à la question : « Qui suis-je ? » est que la réponse ne peut être discursive. Elle ne peut pas être de l’ordre de la parole, ni même du sentiment et du ressenti. Elle n’est pas de l’ordre de l’ego. Il faut aller chercher la vérité, non à l’extérieur, mais à l’intérieur de soi-même, au sommet de la montagne et au fond du puits. Il faut aller au centre : Vitriol (Visita Interiora Terae Rectificando Invenies Occultum Lapidem : Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant, tu trouveras la pierre). La dernière étape est : non pas trouver une réponse, mais simplement être. « Toi, tu es Cela ».

    Nous existons sur deux plans différents, celui de la temporalité et celui de l’éternité, et ces deux plans ne font qu’Un.

    « Connais-toi toi-même » : Pour parvenir à connaître notre être, il existe une méthode expérimentale, rationnelle, scientifique (l’analyse), et une méthode plus intuitive, harmonique, analogique, artistique (la synthèse). C’est la voie du cœur.

    L’objet d’argile qui s’identifie avec la forme de l’objet. L’objet d’argile qui s’identifie avec son fond d’argile.

    Imaginer un objet forgé dans une masse d’argile. Par l’illusion, l’éducation, ou l’erreur, cet objet s’identifie à sa forme : « Je suis un vase, le plus beau des vases », ajoute même cet objet quelque peu arrogant. « Je n’ai rien à voir avec tous ces autres objets ». L’individu qui est dans la Réalité, lui, se perçoit en tant que masse d’argile, qui a reçu provisoirement, transitoirement, et temporairement, une forme, mais qui est appelé à terme à retourner à l’argile primordiale. Cet individu, sage et éclairé, s’identifie donc avec l’argile, ayant temporairement une forme de vase, mais nullement séparé du tout.

    « Je suis celui qui suis. Je suis ce que je suis. Je suis. ». REAA, Rituel 14° grade Grand Elu de la Voûte sacrée.

    La forme est transitoire. Un jour, l’argile du vase rejoint l’argile globale.

    L’identification avec la vague de l’océan. L’identification avec l’eau de l’océan. La poupée de sel.

    Imaginez que le vent, ainsi que l’action de la Lune, lèvent à la surface de l’Océan une vague, qui a la prétention d’être quelque chose en elle-même, un être autonome, différent et même au-dessus de l’Océan ! Le temps qui passe va vite ramener cette vague à sa juste réalité, et lui démontrer que, si elle s’est séparée de l’Océan pour un temps déterminé, bientôt, elle va disparaître en tant que vague et fusionner de nouveau avec l’Océan primordial. La vague vient de l’Océan, et elle est destinée à y retourner. C’est aussi l’image de la poupée de sel, qui souhaite connaître l’Océan : pour ce faire, elle pénètre dans l’Océan, et elle y disparaît, dissoute dans l’immense masse d’eau. Cela signifie que, pour connaître notre Réalité, l’obstacle principal c’est nous-même, plus précisément le « petit je », l’ego. Il faut donc se libérer de cet obstacle. Cette libération s’effectue de toute façon par la mort physique. Mais la méthode maçonnique nous permet une libération anticipée ; elle fait de nous des « libérés vivants », c’est-à-dire des individus ayant pris connaissance, à travers l’initiation et la mort symbolique, de notre Moi profond, tout en maintenant suffisamment d’ego pour continuer de faire notre travail au milieu de nos frères et sœurs humains.

    La vague naît, se développe, meurt et rejoint l’Océan primordial.

    La bouteille : la bouteille, alors qu’elle est fermée par un bouchon. La bouteille, sans bouchon.

    Si vous fermez hermétiquement une bouteille avec un bouchon, celle-ci a une certaine individualité par rapport à l’atmosphère environnante. Cette individualité lui est donnée par le bouchon, bouchon qui représente l’ego, le « petit je », celui que nous utilisons dans le quotidien. Cet ego est né, s’est développé et va mourir. C’est dire que l’air de la bouteille, à terme, va retourner à l’atmosphère (ou Mère). L’objectif de la méthode maçonnique est de montrer que cet ego crée une rupture artificielle, et cette méthode vise à retrouver l’unité primordiale et fondamentale : nous provenons de l’air et retournerons à l’air, air que nous n’avons jamais quitté.

    « Assouplir », « enlever » le bouchon de la bouteille, faire communiquer le Total, l’Universel, et le particulier, tel est le but. Un jour, l’air de la bouteille rejoint l’air primordial.

    Le nuage qui cache le soleil et le face à face avec le soleil.

    Il suffit d’un petit nuage pour nous cacher le soleil. L’individu est le « petit je », qui cherche à percevoir le soleil. Le nuage est le monde. Le soleil est le Moi profond. La méthode maçonnique nous permet de nous élever, tel un aigle, au-delà des nuages pour contempler le soleil face à face. Le soleil brille en permanence au-dessus des nuages.

    Pour en revenir à notre premier tableau :

    Le monde, et le « petit je », ou ego, qui fait partie de ce monde, dans la temporalité, est facilement perçu par chacun de nous, car nous l’expérimentons chaque jour.

    Il convient d’appréhender aussi le second plan qui est illustré par diverses images : l’écran blanc, le fond, l’argile, l’Océan, le Soleil, la Mère, la Lumière, le Témoin. Ce plan s’expérimente aussi.

    Le nuage, un jour, disparaît : le Soleil demeure !

    L’identification avec le film, avec l’écran blanc et avec la lumière.

    Lorsque nous allons au cinéma, nous regardons un film, qui est composé de lumière passant à travers une pellicule. Si le film est de qualité, nous sommes plongés, à tout point de vue, dans l’action de ce film, et nous oublions qu’il ne s’agit que d’un film, et que celui-ci, dans le fond, repose sur un écran blanc. Ainsi, dans l’action du film, il y a notamment du feu et de l’eau, des naissances et des morts, la paix et la guerre, du sang et de l’amour. En somme toute la réalité humaine. Mais le feu, sur l’écran, ne brûle pas, et l’eau, de même, ne mouille pas. Avant et après le film, l’écran blanc est plongé dans un rayon de lumière blanche. Mais pendant le film, que d’émotions et de passions ! Nous sommes la lumière, l’écran blanc, et nous sommes aussi acteur du film. Mais l’écran blanc est là avant le film, et il sera encore le Même après le film. Et surtout la Lumière est éternelle et ne disparaît jamais : elle est à la fois la Vie et l’Amour.

    Le monde est le film. La vérité du monde est la Lumière. « Je suis » est la Lumière. La lumière est un don, pas le résultat d’un travail ou d’une recherche.

    Vivre, c’est apprendre à mourir :

    Vivre selon le Soi, c’est la Vie éternelle ; vivre selon l’ego, c’est le suicide – suicide du Soi – et la Mort.

    Apprendre à mourir est le travail de toute une vie. Illustrons cela par une allégorie. Pierre, honnête commerçant, s'occupait activement de son activité commerciale. Il savait qu'au moment de la mort, sa dernière pensée serait à la fois un point d'arrivée, celui de sa vie passée, et un nouveau point de départ, celui de sa vie à venir. C'est pourquoi, prévoyant, il donna à chacun de ses enfants un nom de Dieu: "Allah", "Brahmâ", "Yahvé". Par ce stratagème, il pensait se retrouver après sa mort aux pieds de Dieu dans le paradis. A l'heure de sa mort, il appela à son chevet ses enfants, criant successivement les noms divins. Mais lorsque tous ses enfants étaient rassemblés autour de lui, sa dernière pensée fut: "Si vous êtes tous présents autour de moi, qui s'occupe du magasin?". Sa dernière pensée fut donc: "argent et bénéfice", ce pour quoi il a toujours vécu. S'éteignant sur cette idée, le jour finissant, il se réveilla le lendemain sur ce point de départ pour entamer à nouveau le même cursus: "argent et bénéfice". De même, l'ivrogne qui pense constamment à la boisson, s'endort avec l'idée d'un verre à boire et se réveille avec le même désir. Comment faire pour qu'il en soit autrement? La franc-maçonnerie a mis en place une méthode répétitive pour échapper au retour du même et progresser: c'est le triangle. Avoir la bonne pensée, au moment de la mort, est le travail de toute une vie.

     

     

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