• « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 4) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

    Le village tel qu'il était quand vous avez commencé, s'est modifié : l'application des progrès depuis le début du siècle à la campagne a tout bouleversé. Rien n'est plus comme avant. Ainsi, la rue principale, cabossée et éclaboussée par endroits de crottin de cheval et de bouse de vache, recouverte d'une poussière jaune qui se métamorphose en boue par temps de pluie, tourbillonne et s'infiltre partout par temps sec et venteux, le dernier conseil municipal envisage de la goudronner prochainement afin de la rendre carrossable. Les tas de fumier devant les portes cochères des granges ne seront bientôt plus qu'un vieux souvenir et des sacs d'engrais artificiels s'y substituent. Le développement de l'information et des moyens de communication ouvre une fenêtre toute grande sur le monde : les radios, les livres et les journaux sont des objets de la vie courante. Grâce au ramassage scolaire, les enfants des paysans étudient au collège et au lycée de la ville distante de quinze kilomètres. Tous ces changements nous bousculent hors de l'esprit de routine et si nous voulons arriver à quelque chose, être dans le wagon de tête, soyons hardis et ambitieux.

     

    « Karma-Bhakti-Jnâna-Râja » (Partie 4) (Action, Travail, Amour, Prière, Dévotion, Connaissance)

     

    Le seul voyage lointain le transportait en Russie des tsars alors qu'il avait tout juste vingt-cinq ans, pendant la première guerre mondiale, revêtu du costume de l'armée allemande de Guillaume II puisque alors le nord de la Lorraine était uni à l'Allemagne depuis 1871. Il défendait une raffinerie de sucre contre les attaques des soldats russes, sans hostilité particulière à l'égard de l'ennemi, effectuant seulement ce qu'il admettait être son devoir en échange de la tranquillité ultérieure pour vaquer à ses propres affaires. C'était un état d'esprit constant : ne jamais s'engager en quelque chose qui attire l'attention sur soi, pas d'originalité, pas d'initiative intempestive car c'est récolter des ennuis en perspective mais suivre le mouvement ! La seule anecdote qu'il adorait exposer parce qu'elle était cocasse et presque incroyable était à propos d'une balle d'un fusil russe qui sectionnait en deux la cigarette qu'il fumait paisiblement, par une nuit claire, debout dans la tranchée ; il avait sans doute honte pour les peurs et les horreurs subies et aussi de la pudeur pour les disparus, ce qui lui clouait le bec sur les autres événements de cette tranche de vie. Cette guerre eut deux conséquences pour lui : il s'accoutuma lors des détentes et des attentes précédant les assauts, à fumer comme un pompier et, pour avoir participé à cette boucherie, il percevait le reste de ses jours une pension mensuelle juste suffisante pour financer sa ration de tabac.

    Ce qui imprégnait plus que tout monsieur Ditz c'est qu'il était toujours en retard sur son époque, condamnant en bloc tous les progrès du XX° siècle. Par sa conduite il se proclamait implicitement le patriarche de la famille, hébergeant et alimentant ses beaux-parents en échange d'un travail éreintant procuré par eux, respecté par ses voisins pour son honnêteté implacable et sa ponctualité, dur à l'ouvrage, autoritaire à l'égard de ses ouvriers agricoles, de sa femme et de ses enfants, mais néanmoins « juste ». Du caractère, il en avait pour réduire sa femme à l'état d'esclave domestique aux ordres : il la traitait comme si elle n'était qu'une bête de somme en plus, bien plus docile s'il en est que le bétail ordinaire.

    Madame Ditz, craintive, se pliait volontairement aux habitudes de son mari, le servait sans rechigner, travaillant « comme un homme » aux champs et en plus à la ferme, cuisinait les repas et se consacrait à l'entretien des animaux et du jardin, son domaine, tout au long de l'année, comme si de toute éternité les femmes étaient façonnées pour se soumettre et les hommes pour commander. Humble et obéissante, la dureté de son conjoint était telle qu'elle sanglotait silencieusement parfois en accomplissant ses tâches ménagères, se souvenant amèrement ce que préconisait son père, alors qu'elle avait dix-neuf ans : « Epouses Jacob Ditz, tu auras du travail et de la nourriture assurés tous les jours ». Néanmoins elle résistait avec vigueur sur certains points : lorsqu'elle eut gratifié son époux de trois enfants, une fille, puis un garçon et encore une fille qui décédait en bas âge, elle trancha : « C'est assez ! » ajoutant : « Une femme qui a trois enfants s'est conformée à son devoir ! » et depuis ce jour-là, elle n'eut plus jamais de relation sexuelle, couchant la nuit dans une chambre séparée de celle de son mari puisque alors les méthodes contraceptives étaient inconnues et surtout non tolérées par l'Eglise. D'autant plus que dévote au-delà de toute limite imaginable, elle assistait à l'office tous les dimanches et appliquait scrupuleusement tous les rites prescrits tels que ne pas manger de viande grasse le vendredi, jeûner durant le carême, remplacer les rameaux de buis béni sur les croix du Christ, suspendues dans toutes les pièces de la maison, une fois l'an et fleurir les tombes familiales à la Toussaint.

    Voici deux extraits de lettres qui éclairent sur le village lorrain de Contz, premier milieu d'existence de Pierre Quader et de Thérèse Ditz. La première lettre est adressée par Clément Ditz – surnommé depuis toujours « le Rouquin » à cause de sa chevelure flamboyante – à son père ; la seconde lettre est une réponse de Jacob Ditz à son fils. Jacob Ditz, atteint d'une tuberculose fatale était hospitalisé à Thionville. Le Rouquin administrait la ferme et avait des idées pour moderniser et mécaniser l'exploitation agricole : il projetait d'innover en acquérant le premier tracteur du village grâce aux économies thésaurisées par son père au cours de sa vie. Quelques mois après cet échange de correspondance, alors que Jacob Ditz était dans le coma et trépassait, le Rouquin, utilisant un pouvoir rédigé à son nom et imitant la signature de son père, empochait la totalité de l'argent déposé sur un compte bancaire et à l'aide de ces fonds obtenait un tracteur. Ainsi se résolvait ce conflit de générations.

     

    Ditz Clément

    56 rue principale

    CONTZ Moselle

    A

    Monsieur Ditz Jacob

    HOPITAL°°°

    THIONVILLE Moselle

     

    Contz le 24 octobre 1955

     

    Mon cher père,

    (°°°)

     

    Le village tel qu'il était quand vous avez commencé, s'est modifié : l'application des progrès depuis le début du siècle à la campagne a tout bouleversé. Rien n'est plus comme avant. Ainsi, la rue principale, cabossée et éclaboussée par endroits de crottin de cheval et de bouse de vache, recouverte d'une poussière jaune qui se métamorphose en boue par temps de pluie, tourbillonne et s'infiltre partout par temps sec et venteux, le dernier conseil municipal envisage de la goudronner prochainement afin de la rendre carrossable. Les tas de fumier devant les portes cochères des granges ne seront bientôt plus qu'un vieux souvenir et des sacs d'engrais artificiels s'y substituent. Le développement de l'information et des moyens de communication ouvre une fenêtre toute grande sur le monde : les radios, les livres et les journaux sont des objets de la vie courante. Grâce au ramassage scolaire, les enfants des paysans étudient au collège et au lycée de la ville distante de quinze kilomètres. Tous ces changements nous bousculent hors de l'esprit de routine et si nous voulons arriver à quelque chose, être dans le wagon de tête, soyons hardis et ambitieux.

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