• Le village tel qu'il était quand vous avez commencé, s'est modifié : l'application des progrès depuis le début du siècle à la campagne a tout bouleversé. Rien n'est plus comme avant.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    RECIT DU CHEMINEMENT

    DE PIERRE QUADER

    QUI A AIME, TRAVAILLE

    ET PRIE POUR NE

    PLUS RENAITRE

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    PROLOGUE

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     



    Les amis de Pierre Quader publient in extenso les cinq cahiers retrouvés par hasard.

    Pierre Quader (1915-1985), père de famille et ouvrier, dessine un cheminement spirituel qui expérimente les voies de l’amour, du travail et de la prière.

    Le premier cahier décrit la matière première, le fils d’homme, la personne telle qu’elle est vue par les autres. Puis le second cahier dépeint sous diverses formes l’outil de transformation qu’est le pur amour ou feu divin. Ensuite le troisième cahier représente la méthode, ou fils de Dieu, c’est-à-dire la personne telle qu’elle est en Soi. C’est la répétition d’une méditation quotidienne dans le cadre d’un cycle annuel. Enfin dans le quatrième cahier apparaît la personne telle qu’elle se voit elle-même dans le miroir de son journal, ainsi que la fusion avec le Soi par réintégration progressive de l’Un.

    « Dieu est mort » annonçait un philosophe à la fin du XIX ° siècle. « Je suis Dieu. Je n’ai ni naissance ni mort. Je ne suis pas le corps, mais j’ai un corps » répond Pierre Quader, ouvrier et oeuvrant.

    Ce témoignage, qui s’adresse à l’homme de la rue et au voyageur en quête, dans la lignée des « Récits du pèlerin russe » publiés pour la première fois en 1870, est une aide pour le chercheur d’absolu en ce début du XXI ° siècle.

    C’est une illustration de la maxime de Ramana Maharshi : « Le corps est la croix. Jésus, le fils de l’homme, est l’ego ou l’idée « Je suis le corps ». Après avoir été crucifié, il est ressuscité comme le Soi glorieux – Jésus le fils de Dieu ! ».

     

                                                                           L’Editeur

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    CAHIER NOIR :

     

    FILS D’HOMME

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


    Quand on imagine, Pierre Quader, l'impression générale est celle d'un personnage assez anodin qui représente un exemplaire de ces milliers d'individus du peuple que l'on croise tous les jours sans jamais vraiment les remarquer. Il offrait l'apparence de quelqu'un ayant peiné toute sa vie et dont on présume invariablement en suivant l'enterrement qu' « il n'a pas eu sa chance ». Parfois au hasard d'une rue, la rencontre d'un homme d'une cinquantaine d'années environ, présentant une silhouette redressée, maigre et osseuse, les cheveux encore naturellement colorés d'un beau brun foncé, bien peignés et coupés à ras du cou, un visage fin et un long nez, affublé de vêtements usés, fripés et même sales qui l'identifient plus à un épouvantail ou à un clochard qu'à une honnête fréquentation, incite presque automatiquement à murmurer en son for intérieur : « Ce pourrait être lui ». Si de surcroît au fond des yeux de ce passant juste entrevu se dessine une tristesse infinie de chien rossé, voilà le tableau ressemblant et achevé.

    Malheureux, Pierre Quader l’était énormément, comme si le monde entier pesait de son poids sur ses épaules et cela l’acculait, surtout sur le tard, à ingurgiter de l’alcool au-delà du bon sens pour fuir ce sentiment insupportable de frustration qui l’étouffait. Mais assailli par l’ivresse et abasourdi, il sombrait dans une mélancolie plus profonde qu’il communiquait à son entourage, car alors tout ce qu’il touchait lui remémorait de façon amplifiée son inutilité et sa lassitude. A ces moments, la honte l'oppressait ; cette humiliation se rattachait à la fois à la situation misérable dans laquelle végétaient sa femme et ses enfants, état dont il s'estimait malgré tout extrêmement responsable et en partie la cause, à la considération de l'endroit déplorable où il résidait, à la profession universellement déconsidérée et mal rétribuée qu'il occupait, à son passé et à son avenir, en quelques mots au sort injuste qui s'acharnait sur lui.

    Tout accablait et blessait cet écorché vif. Descendant d'une race de vignerons, le plus malingre d'une famille nombreuse qui comptait rien de moins que dix enfants, dont il était le troisième, il lui collait à la peau au long de sa vie un détail rappelant sans cesse ces origines agraires, non pas tant au point de vue physique comme la démarche pataude ou l'expression et l'intonation des mots « sentant bon le terroir», mais plutôt un trait de caractère : il développait une conception étroite et matérialiste des événements et apportait beaucoup d'entêtement dans ce qu'il entreprenait.

    Aux yeux des villageois, l'occupation principale de son père consistait dans la maintenance d'un débit de boisson, quoiqu'il possédât également un petit nombre d'hectares de vigne pauvrette permettant de produire, après un travail artisanal des plus pénibles, de cet excellent vin gris des côtes de Moselle, qui a quasiment disparu aujourd'hui de dessus les tables. C'était une sorte de gargote de village avec une vaste salle commune où l'on consommait sur le pouce et aussi un coin aménagé où l'on monnayait des articles d'épicerie, toutes espèces de marchandises confondues que les paysans ne fabriquaient pas eux-mêmes, tels que l'huile, le sel et les allumettes.

    Enormément plus que son père, sa mère imprimait dans la mémoire de Pierre Quader des traces ineffaçables et il gardait toujours dans son portefeuille, comme une image pieuse, la photographie défraîchie de celle-ci, seule personne à qui il octroya ce privilège. Sur ce portrait on distingue une dame d'une cinquantaine d'années, bien en chair, caractéristique de la plupart des femmes de l'époque et davantage des villageoises, car un embonpoint confortable était le signe d'une bonne santé à défaut de détenir une table convenable d'où l'on sort rassasié. « S'énamourer d'une campagne de forte contenance, voilà une garantie d'augure propice contre la misère et ne pas débusquer chaussure à son pied dans sa localité, se marier avec une fille maigrichonne de la ville, inapte aux durs travaux des champs et de la ferme, voilà le début de la déchéance » certifiaient les anciens en vue d'éduquer la nouvelle génération. Ce qui démontre la solidité tant physique que morale de sa mère, ceux qui l'ont fréquentée au village de Contz le narrent encore aujourd'hui, c'est qu'elle tenait les cordons de la bourse du ménage se démenant pour que tout marche au mieux et colmatant les brèches ; en fin de compte, « elle portait la culotte et tirait la charrette, l'empêchant de chavirer ». Elle veillait à ce que l'on ne manqua jamais de nourriture dans la maisonnée, même si habituellement dans les repas frugaux on regardait plus sur la quantité bourrative que sur la qualité de la préparation des mets : un saladier rempli de morceaux de pains macérés dans du lait de vache, des tartines de haricots cuits ou des pommes de terre avec quelquefois un morceau de lard, composaient l'essentiel des menus tout au long de l'année.

    L'enfance de Pierre Quader n'était pas facile. La famille logeait à l'étroit dans une maison qui, quoique maintenue propre grâce au labeur minutieux de la mère, était très ancienne et rafistolée et avec la meilleure volonté du monde il est sûrement impossible de réaliser du neuf avec du vieux. Les enfants groupés dans une seule pièce dormaient à deux dans un lit et cette chambre était contiguë à l'entrepôt poussiéreux et au magasin bruyant jusque tard dans la nuit.

    Le père, d'un égoïsme viscéral, ne dispensait même pas une parole agréable aux autres ; on le blâmait pour ne se préoccuper exclusivement que de ses propres affaires, soignant sa pomme avec beaucoup d'indécence et les voisins malveillants susurraient à son propos qu'il n'avait eu que le «souci» de mettre ses enfants au monde abandonnant ensuite ceux-ci aux bons soins de sa femme qui fournissait en effet des efforts surhumains pour que cela tourne rond. Véritable mère poule, toujours très bienveillante à l'égard de sa nombreuse progéniture, prête à les acquitter de tous les écarts, elle accueillait avec encore plus de sollicitude celui d'entre ses enfants fourvoyés et s'affairait à l'en dépêtrer. En somme elle leur prodiguait la seule chose sans doute qu'elle pouvait dépenser à satiété, la tendresse, ce qui lors des ébats éthyliques de Pierre Quader vieilli, lorsqu'il évoquait les scènes très touchantes d'amour maternel, l'astreignait à éclater en sanglots prolixes, confrontant chaque fois les spectateurs occasionnels à un dilemme embarrassant car ceux-ci ignoraient si les pleurs abondants sanctionnaient une réaction physiologique suite à un trop plein d'alcool, s'ils accompagnaient l'épanchement de souvenirs sincères se référant à l'affection englobante de sa mère ou s'il s'apitoyait sur la vision présente de son être déchu et raté que, dégrisé, il apercevait.

    Rompu dès le plus jeune âge aux travaux des champs le bagage scolaire de Pierre Quader se restreignait au strict minimum : « J'ai appris à lire et à écrire à l'école buissonnière des péquenots » plaisantait-il plus tard. Son père lui déclarait pour ses quatorze ans : « Maintenant débrouilles toi et gagnes ton pain » et illico le plaçait comme apprenti chez un patron boulanger d'un village voisin ; ce patron ne le ménageait nullement puisqu'il le réveillait à coups de bâton la nuit l'obligeant à se lever tôt pour trimer longtemps.

    Comme ses frères, sauf deux d'entre eux attachés une partie de leur vie à la terre, il s'absentait de plus en plus fréquemment de son village pour le quitter définitivement à la fin de la seconde guerre mondiale, en raison de l'exode rurale qui sévissait dans un mouvement accéléré vers les industries et les villes, dépeuplant les campagnes lorraines avoisinantes. Aspiré par la ville, il butinait tant bien que mal, par un pénible apprentissage papillonné d'un patron à l'autre, le métier de boulanger. Au cours de son adolescence, alors que s'éveillait le désir d'une plus grande autonomie, il conçut le projet, à l'exemple de ses deux frères aînés déguerpis avant lui du domicile familial l'un comme cantonnier, l'autre comme couvreur dans un bourg voisin, de se séparer du milieu rural d'origine et de s'acclimater à une nouvelle vie de citadin, sans doute parce qu'il soupçonnait pertinemment d'une part qu'il n'édifierait pas son avenir au village, le patrimoine paternel déjà fort modeste, morcelé en parcelles infinies lors de l'héritage, on ne s'en accommoderait pas de loin pour reproduire dignement une famille, et donc il était de trop au village, et d'autre part il devinait, encore confusément alors, les avantages et les facilités de la vie en ville, se supposant également pressenti à un futur plus glorieux qu'une existence morne et fruste de forçat bouseux.

    Délaisser sa famille et son village c'était défaire une seconde fois le cordon ombilical reliant le jeune à ses parents afin de « parcourir le monde pour débucher la bonne fortune » et même si le point de chute de cette équipée fantastique ne menait qu'à la petite ville voisine distante à peine de quinze kilomètres, cela s'avérait une véritable aventure à laquelle ne sacrifiaient que les plus téméraires ou ceux qui n'avaient rien à perdre, n'ayant pas leur place au soleil impartie du village. Le jour du grand départ se déroulaient des scènes déchirantes avec forces recommandations des parents à leurs rejetons et des larmes de part et d'autre.

    Echouant à la ville de Thionville, loin du regard parental, déterminé à se distraire, Pierre Quader s'acoquinait avec des compagnons de rencontre, déracinés comme lui et de mauvaise vie, chercha à s'insérer dans ce nouveau monde, contracta très vite l'habitude de traquer les filles, de s'enivrer, de jouer, de s'habiller avec un peu plus de recherche et de turbiner le moins possible : il rattrapait le temps employé à se morfondre au patelin et « brûlait la vie par les deux bouts ».

    Si de cette époque il collectionnait les marques cuisantes des raclées écopées – mais à ce propos il s'était forgé une philosophie fataliste : si on le frappait il y avait sûrement de justes raisons à cela – néanmoins Pierre Quader se vantait aussi volontiers de s'être payé un peu de « bon temps » – ainsi s'il recherchait le plaisir pendant une grande partie de ses loisirs, n'est-il pas normal que le patron ait les plus grandes difficultés à le raffermir sur les jambes pour le turbin le lendemain ?

    Mais Pierre Quader idéalisait un peu les souvenirs relatifs à son enfance champêtre et lorsqu'il les récitait, il joignait un «... et si je mens que je m'écroule raide mort de ma chaise » formulé avec tant de vigueur et répété avec tant d'insistance entre deux gorgées de pinard que cela discréditait les détails sur sa jeunesse aux yeux de l'auditeur le plus crédule. Il interprétait les événements à son avantage, aucun témoin n'intervenant en sa défaveur – qui se tracassait pour une existence aussi insignifiante ?

    Somme toute il amenait la couverture à lui sans trop de mal et la remémoration des faits passés s'enjolivait au fur et à mesure que l'écart entre eux et le présent s'agrandissait. Lors des grandes effusions, il appuyait sur certains souvenirs, en éclipsait d'autres, tout cela à sa convenance afin de se revaloriser un peu lui-même, de retrouver de l'assurance et de s'attribuer une importance non pas tant vis-à-vis des autres qu'à ses propres yeux, ce qui est bien plus difficile. Il inventait un personnage avec un passé et un avenir possible, ce qui provisoirement rendait sa vie un peu plus vivante ; il avait besoin de s'en rapporter à cette image de quelqu'un qui a beaucoup bossé dans sa vie mais qui s'est indubitablement diverti par ailleurs, bref qui a une existence heureuse et comblée. Mais réussissait-il longtemps à s'illusionner lui-même et à coexister avec ce moi fantasmagorique ? A preuve que non quand la réalité se révélait telle qu'elle est, dans sa nudité vide et triste, alors il avait recours à un succédané de son imagination et s'égarait au fond de la dive bouteille...

    Détaché du milieu agricole, vêtu d'un costume saillant, exhalant le savon et non cette odeur de graisse rance qui se conjugue avec les moindres mouvements du paysan ordinaire, Pierre Quader exhibait quelques manières distinguées ou incongrues, c'est selon, comme papilloter ; ni les gens des villes ni les gens des champs ne s'extasiaient réellement parce que pour les premiers, encore insuffisamment digérées, cela surprenait de voir singer ces simagrées par un rustaud à l'air empêtré et pour les seconds on ressentait ses attitudes comme étant quelque peu méprisantes à l'égard des « cul-terreux » lorsque après une escapade en ville il séjournait quelques temps au village.

    Cependant il ne parvint jamais à accéder vraiment comme partie prenante au cercle des citadins qu'il côtoyait et, écarté de sa mentalité et de ses racines paysannes, il était mal à l'aise partout, considéré par les autres et par lui-même comme étant différent et « à part » ; à certaines occasions cela se traduisait par un sentiment de supériorité puis en d'autres circonstances par un sentiment d'incompréhension : il jaugeait les citadins et les accusait de ridicules car ils n'avaient pas le sens profond des choses de la terre et des réalités, et se situait hiérarchiquement au-dessus des campagnards qui avaient une vue bornée du monde. Ces sentiments étaient encore accentués par son esprit d'indépendance qui se confirmait par le refus constant pendant sa vie d'opter pour un emploi de simple ouvrier spécialisé dans une grande industrie préférant de loin un emploi chez un petit patron dans une entreprise modeste, endroit où il lui paraissait plus aisé de baigner dans une ambiance familiale.

    « Vie de seconde zone » : ces mots qualifient bien l'existence amoindrie, retirée sur elle-même et grignotée par les autres, par son père, puis son mari et ses enfants, qu'a toujours eu Thérèse Ditz : elle n'a jamais vécu pour elle-même. Par la force de l'habitude, peut-être aussi par le choix d'une certaine facilité, elle incorporait cette façon de consentir à son destin sans rémission tel que les autres, n'importe quels autres, en décidaient comme si elle dédaignait sa propre vie. On ne départageait plus ce qui provenait de sa volonté personnelle et ce qu'on exigeait d'elle de l'extérieur et cette soumission devenait quelque chose de naturel.

    Elle témoignait dans la misère la plus extrême d'un sang froid surprenant. Alors qu'elle avait quatre enfants en bas âge, que l'argent était rare au foyer, et qu'elle préparait les deux dernières semaines de chaque mois pour opérer la soudure avec le salaire du mois suivant, du repas de midi, une casserole de semoule bouillie à l'eau, une sorte de ciment peu fortifiant mais qui calmait l'appétit et lestait l'estomac jusqu'au soir, et au repas du soir, des tranches de pain beurrées avec des rondelles de saucisson salé – dénombrées avec une grande parcimonie : deux ou trois morceaux fins par personne, pas plus – elle supportait en souffrant silencieusement les « j'ai faim » relatifs à l'incompréhension évidente de la situation par des âmes infantiles ; ou bien encore ses enfants trottaient en plein coeur de l'hiver, par temps de pluie ou de neige, avec des vieilles chaussures au pied, percées sous la semelle de trous gros comme l'ongle du pouce, obstrués chaque soir à l'aide d'un nouveau morceau de linoléum ce qui ne leur évitait pas les pieds humides et transis toute la journée.

    Dans ces occasions de très grandes difficultés, Thérèse Ditz indiquait une fierté impassible et admirable – « Je me bute alors comme un taureau » disait-elle – que concluaient de fortes tensions exacerbées et des dépressions qui la minaient à petit feu car, depuis son mariage, seule comme une recluse, personne ne prêtait une oreille charitable à ses soucis ou ébauchait un geste de secours. Pour ne pas être anéantie elle se raccrochait à une idée fixe concernant ses origines sociales, dont elle ne démordait pas et cela lui était si agréable que l'on n'avait jamais aucun scrupule à abonder dans son sens : selon elle, son père était le propriétaire le plus nanti du village de Contz, ayant le plus grand nombre de terres et de têtes de bétail – « biens conquis forcément de façon malhonnête par mes aïeux » accordait-elle « car on ne s'enrichit que sur la ruine et la misère d'autrui ». Une espérance conjurait également le mauvais sort et ranimait la flamme : d'après elle, la richesse était un genre de loterie où l'on est vainqueur à tour de rôle et ses parents ayant été riches, il est prédit qu'inévitablement ses enfants ou ses petits-enfants goûteront au bien-être à leur tout.

    Elle étayait l'affirmation de cette aisance passée par ceci : son père embauchait lors des grands travaux, dans les bonnes périodes d'entre les deux guerres mondiales, deux ou trois ouvriers agricoles parfaitement heureux de s'activer pour lui parce qu'ils étaient mieux rémunérés que chez les autres paysans de la contrée et aussi se régalaient à la table du maître des lieux de rôti de boeuf et de lard de cochon à profusion, ce qui était alors un signe de superflu ; également lorsque des romanichels étaient de passage dans le village au printemps ou en été, ils recueillaient immanquablement dans la maison de son père des laitues de jardin, des fruits de saison, des oeufs et même parfois une poule.

    Néanmoins tributaire de cette mentalité diffuse et rétrograde énormément répandue en Lorraine, en particulier dans les campagnes, moins influençables par ce qui vient d'ailleurs, qui transparaît sous forme de froideur, d'indifférence et de méfiance – on camoufle le fond de sa pensée de peur de trop s'avancer, surtout relativement aux problèmes des ressources pécuniaires et des biens fonciers, car selon les préjugés du paysan, s'informer sur le propriétaire, la qualité et le prix d'une terre c'est déjà en être à demi le possesseur ou en tout cas lorgner sur elle – Thérèse Ditz n'a jamais avoué combien d'hectares de terre cultivait son père, se contentant d'un évasif « beaucoup ».

    Son père personnifiait parfaitement le paysan traditionnel : de haute stature, légèrement voûté sur la fin de sa viesans doute à force de labourer la terre, mais aussi du fait d'un accident, une vache capricieuse lui ayant écrabouillé une jambe et d'une tuberculose qui devait l'emporter – ses préoccupations prédominantes étaient la terre, encore la terre, toujours la terre, terre accaparée, amour de la terre triturée à la sueur du front. Les dogmes religieux tels l'existence ou non du dieu chrétien et d'un au-delà, les crises et les guerres, et autres fariboles, tout cela, dérisoire et passager, suscitait infiniment moins d'intérêt à ses yeux et de discussions quotidiennes. Il ordonnait le reste du monde autour de cette valeur unique, sa terre, qui déteignait sur lui et modelait une physionomie à son image ; lent et obstiné, il s'autorisait parfois un élan de prodigalité quand on dépistait le chemin de son coeur ou captait sa confiance. D'habitude ronchonnant, ses humeurs correspondaient aux conditions météorologiques. Entier et égoïste, il contemplait le monde à travers lui et pour lui-même – «  D'abord moi, ensuite moi et loin derrière moi, les autres » clamait-il. Il appréciait par-dessus tout les choses bien léchées et fignolées, patiemment et ardemment, et mesurait « son homme » à cela, les êtres humains se différenciant en deux catégories, ceux qui étaient taillés dans la même étoffe que lui, et tous les autres. Il avait rarement déserté sa terre et son village sauf pour visiter une fois l'an le marché à bestiaux dans le petit bourg de Sierck-les-bains, distant de trois kilomètres, et lors de sa vieillesse, alors oisif forcé, et son fils ayant repris le flambeau, il s'évadait à Metz chez sa fille demeurant dans cette ville après son mariage.

    Le seul voyage lointain le transportait en Russie des tsars alors qu'il avait tout juste vingt-cinq ans, pendant la première guerre mondiale, revêtu du costume de l'armée allemande de Guillaume II puisque alors le nord de la Lorraine était uni à l'Allemagne depuis 1871. Il défendait une raffinerie de sucre contre les attaques des soldats russes, sans hostilité particulière à l'égard de l'ennemi, effectuant seulement ce qu'il admettait être son devoir en échange de la tranquillité ultérieure pour vaquer à ses propres affaires. C'était un état d'esprit constant : ne jamais s'engager en quelque chose qui attire l'attention sur soi, pas d'originalité, pas d'initiative intempestive car c'est récolter des ennuis en perspective mais suivre le mouvement ! La seule anecdote qu'il adorait exposer parce qu'elle était cocasse et presque incroyable était à propos d'une balle d'un fusil russe qui sectionnait en deux la cigarette qu'il fumait paisiblement, par une nuit claire, debout dans la tranchée ; il avait sans doute honte pour les peurs et les horreurs subies et aussi de la pudeur pour les disparus, ce qui lui clouait le bec sur les autres événements de cette tranche de vie. Cette guerre eut deux conséquences pour lui : il s'accoutuma lors des détentes et des attentes précédant les assauts, à fumer comme un pompier et, pour avoir participé à cette boucherie, il percevait le reste de ses jours une pension mensuelle juste suffisante pour financer sa ration de tabac.

    Ce qui imprégnait plus que tout monsieur Ditz c'est qu'il était toujours en retard sur son époque, condamnant en bloc tous les progrès du XX° siècle. Par sa conduite il se proclamait implicitement le patriarche de la famille, hébergeant et alimentant ses beaux-parents en échange d'un travail éreintant procuré par eux, respecté par ses voisins pour son honnêteté implacable et sa ponctualité, dur à l'ouvrage, autoritaire à l'égard de ses ouvriers agricoles, de sa femme et de ses enfants, mais néanmoins « juste ». Du caractère, il en avait pour réduire sa femme à l'état d'esclave domestique aux ordres : il la traitait comme si elle n'était qu'une bête de somme en plus, bien plus docile s'il en est que le bétail ordinaire.

    Madame Ditz, craintive, se pliait volontairement aux habitudes de son mari, le servait sans rechigner, travaillant « comme un homme » aux champs et en plus à la ferme, cuisinait les repas et se consacrait à l'entretien des animaux et du jardin, son domaine, tout au long de l'année, comme si de toute éternité les femmes étaient façonnées pour se soumettre et les hommes pour commander. Humble et obéissante, la dureté de son conjoint était telle qu'elle sanglotait silencieusement parfois en accomplissant ses tâches ménagères, se souvenant amèrement ce que préconisait son père, alors qu'elle avait dix-neuf ans : « Epouses Jacob Ditz, tu auras du travail et de la nourriture assurés tous les jours ». Néanmoins elle résistait avec vigueur sur certains points : lorsqu'elle eut gratifié son époux de trois enfants, une fille, puis un garçon et encore une fille qui décédait en bas âge, elle trancha : « C'est assez ! » ajoutant : « Une femme qui a trois enfants s'est conformée à son devoir ! » et depuis ce jour-là, elle n'eut plus jamais de relation sexuelle, couchant la nuit dans une chambre séparée de celle de son mari puisque alors les méthodes contraceptives étaient inconnues et surtout non tolérées par l'Eglise. D'autant plus que dévote au-delà de toute limite imaginable, elle assistait à l'office tous les dimanches et appliquait scrupuleusement tous les rites prescrits tels que ne pas manger de viande grasse le vendredi, jeûner durant le carême, remplacer les rameaux de buis béni sur les croix du Christ, suspendues dans toutes les pièces de la maison, une fois l'an et fleurir les tombes familiales à la Toussaint.

    Voici deux extraits de lettres qui éclairent sur le village lorrain de Contz, premier milieu d'existence de Pierre Quader et de Thérèse Ditz. La première lettre est adressée par Clément Ditz – surnommé depuis toujours « le Rouquin » à cause de sa chevelure flamboyante – à son père ; la seconde lettre est une réponse de Jacob Ditz à son fils. Jacob Ditz, atteint d'une tuberculose fatale était hospitalisé à Thionville. Le Rouquin administrait la ferme et avait des idées pour moderniser et mécaniser l'exploitation agricole : il projetait d'innover en acquérant le premier tracteur du village grâce aux économies thésaurisées par son père au cours de sa vie. Quelques mois après cet échange de correspondance, alors que Jacob Ditz était dans le coma et trépassait, le Rouquin, utilisant un pouvoir rédigé à son nom et imitant la signature de son père, empochait la totalité de l'argent déposé sur un compte bancaire et à l'aide de ces fonds obtenait un tracteur. Ainsi se résolvait ce conflit de générations.

     

    Ditz Clément

    56 rue principale

    CONTZ Moselle

    A

    Monsieur Ditz Jacob

    HOPITAL°°°

    THIONVILLE Moselle

     

    Contz le 24 octobre 1955

     

    Mon cher père,

    (°°°)

    Le village tel qu'il était quand vous avez commencé, s'est modifié : l'application des progrès depuis le début du siècle à la campagne a tout bouleversé. Rien n'est plus comme avant. Ainsi, la rue principale, cabossée et éclaboussée par endroits de crottin de cheval et de bouse de vache, recouverte d'une poussière jaune qui se métamorphose en boue par temps de

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